«Citius, altius, fortius», coronavirus

Éric Desrosiers à Tokyo
Photo: Éric Desrosiers Le Devoir Éric Desrosiers à Tokyo

Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de ses journalistes en 2021. La couverture des Jeux olympiques de Tokyo en pleine pandémie n’a pas été de tout repos pour Éric Desrosiers. Il raconte.

Après deux heures à attendre qu’on nous laisse seulement sortir de l’avion, on pouvait craindre que les rumeurs soient vraies et qu’il nous faille encore le double, voire le triple du temps pour arriver à sortir de l’aéroport de Narita, à Tokyo. On se trompait.

Pour autant qu’on puisse en juger par les grandes fenêtres du terminal, il faisait beau et déjà très chaud dans la capitale japonaise. Mais après un voyage qui avait commencé une vingtaine d’heures plus tôt, mes yeux cherchaient surtout à percer la pénombre du long couloir devant moi afin d’estimer le nombre d’athlètes, d’officiels et d’autres journalistes qui me précédaient dans la longue file de chaises où chacun remplissait un énième formulaire sous le regard bienveillant de bénévoles masquées et revêtues de vêtements de protection.

Mon cœur balançait entre, d’un côté, la joie d’être pour la première fois au Japon ainsi qu’à des Jeux olympiques et, de l’autre, l’agacement d’avoir à me soumettre à de nouvelles formalités sanitaires après des semaines, sinon des mois de démarches administratives, de séances de formation, de bogues informatiques et de communications pas claires. Je savais les efforts considérables que les Japonais avaient déployés pour tenir la fête en dépit de la pandémie et de l’opposition d’une forte majorité de la population, mais il m’arrivait de rire intérieurement lorsque quelqu’un évoquait le proverbial sens de l’organisation et de l’efficacité nippon.

Cette humeur morose trahissait aussi une inquiétude. Malgré de longs et nombreux efforts, la liste des sites de compétition où je désirais me rendre durant mes 14 premiers jours au Japon n’avait toujours pas été autorisée au moment où j’ai quitté Montréal, et cela pouvait être un motif de renvoi immédiat au Canada. Comme je n’étais pas le seul dans cette situation, on s’était mis à s’envoyer la copie d’une lettre d’acceptation temporaire qu’un autre Canadien avait reçue, mais je doutais fort que l’astuce me soit d’un grand secours.

Aussi, ce n’était pas vraiment une surprise lorsqu’une bienveillante bénévole est venue me dire qu’il y avait un problème avec mon dossier et me demander de la suivre. En nous voyant remonter la longue file, j’ai cru un instant à une malchance qui allait se transformer en bénédiction. Quelqu’un allait se pencher sur mon cas particulier, se rendre compte que j’avais suivi toutes les procédures à la lettre et me permettre d’enfin sortir d’ici plus vite que si j’avais eu à attendre mon tour comme les autres. Je n’avais pas tout à fait raison. On s’est bien penché sur mon cas et on a bien conclu qu’on n’allait pas me renvoyer chez moi, mais seulement après 12 heures d’attente et un soupçon d’angoisse à l’aéroport.

Les Jeux dans la bulle

 

Mais tout cela valait évidemment la peine. Oui bon, les tests de dépistage, le port constant du masque, les complications administratives et les difficultés informatiques ont continué de faire partie de mon quotidien, mais le reste des opérations s’est révélé à la hauteur de la réputation d’efficacité des Japonais, sans parler de leur grande gentillesse.

Et puis, j’étais au Japon pour couvrir les Jeux olympiques. En fait, j’allais plus être sous la cloche de verre sanitaire des Jeux que réellement au Japon, du moins pour mes deux premières semaines sur place, et mis à part un droit de sortie de 15 minutes alloué quotidiennement pour qu’on coure à une petite épicerie du coin y trouver des victuailles.

La journée de travail commençait très tôt et finissait très tard afin de concilier deux fuseaux horaires aux antipodes. Malgré cela, il fallait chaque fois faire des choix déchirants dans l’étourdissant buffet de compétitions sportives offert chaque jour.

Il y avait les rendez-vous incontournables, comme la cérémonie d’ouverture, la finale du 100 mètres, l’équipe canadienne féminine de natation ou les Québécois au judo et au plongeon. Il y avait tout le reste aussi, qui a offert mille et un moments magiques souvent inattendus et mettant en scène des athlètes relativement anonymes dans un monde qui n’en a habituellement toujours que pour la même poignée de sports professionnels.

Se posait chaque fois la même question existentielle. Comment — avec une équipe d’une seule personne, aussi passionnée et bien intentionnée soit-elle, mais ne disposant pas des connaissances encyclopédiques sportives d’un Paul Houde et surtout habituée à l’actualité économique — apporter quelque chose d’intéressant et d’original à la couverture d’un événement suivi en temps réel et en détail par des centaines de médias, sur toutes les plateformes, dans le monde entier ?

C’est donc très fatigué, mais la tête et le cœur remplis d’exploits sportifs, d’histoires humaines et de rencontres personnelles que j’ai refait mes bagages le dernier matin, non sans me promettre d’aller un jour au Japon… ni sans passer mes dernières heures à régler un autre petit problème informatique qui m’empêchait de recevoir le résultat du test de dépistage nécessaire pour rentrer au Canada sans encombre.



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