Le dilemme des chats et des chiens végétaliens

Les chats ont besoin entre autres de taurine, un acide aminé essentiel pour eux qui se retrouve naturellement, et en quantité abondante, dans la viande et le poisson.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Les chats ont besoin entre autres de taurine, un acide aminé essentiel pour eux qui se retrouve naturellement, et en quantité abondante, dans la viande et le poisson.

Fidèles à leurs principes, des véganes qui ont banni viandes et poissons de leur alimentation ne veulent pas non plus nourrir leurs chats et chiens avec la chair d’autres animaux. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir une nourriture végétalienne pour leur animal, alors l’industrie de l’alimentation animale a adapté son offre. Mais ce type de nourriture convient-il aux petites bêtes à quatre pattes ?

Souvent par jours de grands froids, Valéry Giroux a recueilli chez elle des chats errants, qu’elle dit fort nombreux dans son quartier.

Végane, elle trouve difficile de justifier que des animaux de ferme ou d’élevage soient tués, après des conditions de vie pitoyables, pour nourrir ses félins.

Elle y voit une contradiction : « C’est comme déshabiller Pierre pour habiller Paul. »

Elle craint toutefois de ne pas prendre adéquatement soin des chats — de petits carnivores — si elle leur donne une nourriture sans protéines animales.

« Je crois que les animaux ont des droits, dont ceux de ne pas souffrir et de ne pas mourir prématurément », explique la femme qui est docteure en philosophie et chercheuse en éthique animale au Centre de recherche en éthique (CRE).

Alors, comment répondre aux besoins des chats et en même temps respecter les droits des autres bêtes ? « Je me pose ces questions », car il y a réellement des obligations contradictoires, juge-t-elle.

Quant à l'argument selon lequel seuls les rebuts de la viande destinée aux êtres humains entrent dans la confection de la nourriture animale, elle le juge cet argument non valable : l’industrie de la nourriture pour animaux de compagnie fait en sorte que l’élevage commercial demeure très rentable.

Qui mange quoi

 

Il est bien sûr possible pour un humain d’avoir une alimentation végétalienne : omnivore, il peut s’accommoder de tout, comme les chiens, a expliqué en entrevue la vétérinaire Cloé Gervais St-Cyr, de l’hôpital vétérinaire de Houssart à Trois-Rivières.

Mais pas les chats, qui sont des « carnivores obligés », poursuit-elle.

C’est donc pour eux que la question de l’alimentation végétalienne est plus délicate — et controversée.

Les chats ont besoin entre autres de taurine, un acide aminé essentiel pour eux qui se retrouve naturellement, et en quantité abondante, dans la viande et le poisson. Sinon, ils sont à risque de faire des cardiopathies, une maladie du cœur, précise la vétérinaire. Ils peuvent aussi avoir des problèmes de vision et des troubles gastriques, renchérit le Dr Younès Chorfi, professeur de nutrition à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

« Il ne faut pas jouer avec ça. »

Si l’idée derrière l’alimentation végétalienne est de respecter la nature, mais qu’il faut ensuite combler les déficits de la nourriture donnée à l’animal en y ajoutant des nutriments chimiques, comme de la taurine synthétique, « ce n’est pas cohérent », juge-t-il. Il note que certaines nourritures animales vendues en magasin ou en ligne qui se targuent d’être végétaliennes ne contiennent pas forcément la quantité de taurine recommandée pour une diète équilibrée, nécessaire à la santé du chat. Il est d’avis qu’il est plus difficile — vu le délicat équilibre des nutriments requis —, mais toutefois possible, de créer des nourritures végétaliennes pour les chats.

Vincent Duhamel a fait le choix il y a des années, pour lui-même, d’une alimentation végétale. Le respect de l’environnement a joué un rôle pour le Montréalais, mais il s’agissait surtout pour lui d’une question d’éthique animale. Il a ouvert les portes de son logis à des chats de ruelle. Pour l’instant, sept s’y prélassent.

Le dilemme s’est présenté pour lui aussi : conscient des problèmes de santé qu’une alimentation uniquement à base de plantes peut entraîner chez les chats, il a fait le choix de leur donner des portions « moitié-moitié » : il mélange dans leur gamelle 50 % de croquettes traditionnelles contenant de la protéine animale, et 50 % de nourriture végétale. Les félins ne font pas le tri des croquettes, assure-t-il.

Et au moins, « cela réduit la quantité », dit-il, et l’impact sur les animaux.

Sauf que le malaise ne disparaît pas complètement : la nourriture carnée, « je ne me sens pas super bien avec ça ».

Les sept chats n’ont pas de problèmes de santé, assure-t-il. Les chats qui ont choisi le domicile de Valéry Giroux non plus : ils sont suivis par un vétérinaire, justement pour s’assurer que cette alimentation n’est pas néfaste pour eux. Quelque 15 chats et 12 années plus tard, aucune maladie n’a été diagnostiquée.

« Mais si j’ai tort et que cela réduit leur espérance de vie, la question demeure entière », dit-elle.

Elle aimerait qu’il y ait plus de recherche sur les besoins nutritionnels des chats : si la science trouve une solution pour leur alimentation, le « problème éthique s’évapore ».

Dans le cadre de sa pratique, la Dre Gervais St-Cyr n’a jamais soigné d’animal malade en raison d’une diète végétale. Elle ne la recommande cependant pas pour les chats, comme bien d’autres vétérinaires.

De récentes études indiquent toutefois qu’une telle diète serait possible si les acides aminés manquants sont ajoutés.

Quant à Sophy Bernier, aussi végane, qui s’est longtemps occupée d’une fondation accueillant des animaux abandonnés, elle dit attendre avec impatience la commercialisation des protéines animales synthétiques, créées en laboratoire, qui régleraient selon elle les difficultés soulevées pour l’alimentation des chats. Because Animals, une entreprise de biotechnologie, va lancer sa première nourriture de viande de culture en 2022.

La réponse de l’industrie

Chez Mondou, une importante chaîne de magasins de produits animaliers au Québec, la demande des consommateurs pour de la nourriture végétalienne et d’autres à base de différentes protéines a été notée depuis quatre ou cinq ans, indique en entrevue Nancy Oliveira, spécialiste et acheteuse de produits pour l’entreprise québécoise.

« Les gens sont plus conscientisés au sujet de ce qu’ils mangent, et ce qu’ils veulent pour eux, ils le veulent pour leurs animaux. »

Si elle voit une demande accrue pour ces produits plus spécialisés, elle souligne qu’il s’agit « d’une croissance tranquille ».

Jonathan Bourget, directeur exécutif de Bio Biscuit, un fabricant de nourriture animale connu notamment pour ses produits de marque Oven-Baked Tradition et partenaire d’affaires de Mondou, a mis au point des recettes végétaliennes pour des chiens qui avaient des allergies et des intolérances alimentaires, bien que ces nourritures soient sûrement achetés pour d’autres motifs.

« Pour l’instant, ça reste un produit de niche », dit-il, bien qu’il soit « en croissance ». Sa nourriture « semi-humide » végétalienne pour chien a toutefois connu une hausse de ventes de 80 à 100 % depuis un an, rapporte Mme Oliveira.

Lui aussi fait immédiatement la distinction entre chiens et chats : « C’est impossible pour nous de développer de la nourriture totalement végane qui serait viable pour le chat. »

Quant à ceux qui souhaitent réduire leur empreinte environnementale, ils ont plus d’options qu’avant. Et M. Bourget constate que les ventes de ses aliments à base de poisson ont « largement » augmenté, surtout au cours de la dernière année. Bio Biscuit a aussi développé des nourritures avec une empreinte carbone réduite, notamment des gâteries pour animaux à base d’insectes.

« On s’en va vers là, dit-il. Il ne faut pas brusquer le consommateur, mais éventuellement, l’approvisionnement en viande va devenir de plus en plus difficile et coûteux. »

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