Immunité collective

Vacciner plus d’adultes, le plus rapidement possible: le pari gagnant du Québec jusqu’à l’arrivée d’Omicron.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vacciner plus d’adultes, le plus rapidement possible: le pari gagnant du Québec jusqu’à l’arrivée d’Omicron.

Difficile de voir du beau et du bon dans la vague qui déferle en ce moment sur le Québec et le reste du monde. Cependant, un coup d’œil dans le rétroviseur rappelle qu’un des paris gagnants du Québec, en 2021, aura été d’aller à contre-courant en offrant un premier vaccin au plus grand nombre de gens et en prolongeant l’écart entre chaque dose. En marchant sur le fil ténu de l’immunité collective, le Québec a marqué des points.

Face à tout l’inconnu dans lequel la COVID-19 a plongé le monde scientifique, et encore plus le variant Omicron, asseoir des politiques de santé publique est devenu un sport extrême. On pourrait dire que le Dr Gaston De Serres, membre du Comité sur l’immunisation du Québec (CIQ), est passé maître dans ce sport de haute voltige, en convainquant, au tournant de l’année 2020, le gouvernement du Québec de faire l’inverse de ce que s’apprêtaient à faire la plupart des pays du monde.

Au moment où les États les plus fortunés de la planète, dont le Canada, s’arrachaient les premières doses de vaccin disponibles, les fabricants pressaient de mettre en réserve les deuxièmes doses pour les premiers vaccinés afin de procéder à une seconde injection 21 ou 28 jours plus tard.

Les États-Unis et le Canada ont emboîté le pas. Mais en décembre 2020, avec plus de 2000 cas recensés par jour, l’escalade des infections au Québec laissait présager une nouvelle vague meurtrière, avec un réseau de la santé déjà sur les genoux.

Pour ralentir la transmission du virus, le CIQ presse alors les autorités d’utiliser les doses qui entrent au compte-goutte au début de janvier pour vacciner le plus grand nombre de personnes vulnérables, notamment les personnes âgées résidant en CHSLD et en RPA. Le Québec ne s’est alors toujours pas remis de l’hécatombe survenue au printemps 2020 dans les CHSLD.

« On nageait à contre-courant, on allait complètement à l’encontre du Big Pharma. Je me souviens d’en avoir discuté, à l’époque, avec le Dr De Serres. J’étais loin d’être sûr de sa stratégie. Et c’est lui qui m’a convaincu. C’était notre seule arme pour limiter à court terme le nombre de cas graves et d’hospitalisations », rappelle Benoît Mâsse, épidémiologiste à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

En contact avec des épidémiologistes de la prestigieuse équipe d’épidémiologie de l’Imperial College London, Benoit Mâsse constate que ses collègues britanniques font le même calcul. « Il y avait une telle flambée de cas, et si peu de doses. Si on avait deux parents âgés, lequel on vaccinait ? La rareté nous a obligés à faire ce choix », dit-il.

Les premiers échos venus du Royaume-Uni, déjà noyé sous une vague mortelle due au variant Alpha, ont conforté les experts québécois dans leur choix, explique le DrGaston De Serres. Contrairement aux prétentions du fabricant, qui garantissait une protection d’environ 50 % 24 heures après l’octroi d’une première dose, des premières études observent une protection atteignant 90 % avec le vaccin Pfizer-BioNTech, pas moins de deux semaines après la première dose. Le pays le plus endeuillé d’Europe ira le premier de l’avant en décembre 2020, misant sur l’octroi d’une seule dose au plus grand nombre, pour limiter la vague qui déferle depuis septembre.

« Il y avait un gros enjeu politique à aller en sens inverse des États-Unis et du monde entier. Mais dès le 15 décembre, on a aussi choisi de vacciner le plus de monde possible », affirme le Dr De Serres.

Le Comité consultatif national de l’immunisation (CCNI) du Canada rue alors dans les brancards, peu chaud à l’idée, personne ne sachant à cette époque combien de temps durera l’immunité de 90 % offerte par une seule dose de vaccin.

Le Dr Jesse Papenburg, expert des infections respiratoires à l’hôpital de Montréal pour enfants du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et membre du CCNI, affirme que cette décision, endossée ensuite par plusieurs pays, a permis de sauver des vies. « Au début, Pfizer a même menacé de couper les vivres au Canada. L’analyse du Dr De Serres démontrait toutefois clairement la forte protection après une seule dose », explique-t-il.

La course engagée dès janvier 2021 pour vacciner un maximum de personnes au Québec n’a pas enrayé la deuxième vague qui s’est abattue avec force en janvier, février et mars. Mais l’accès élargi a permis de limiter les dommages de la vague suivante, nourrie par l’arrivée du variant Delta au printemps 2021.

Les chiffres disent tout : la première vague de mars 2020 a fait plus de 5200 décès chez les personnes de plus de 70 ans, la deuxième (août 2020 à mars 2021), 4489. La troisième (21 mars à juillet 2021) s’est soldée par 443 décès et des milliers d’hospitalisations en moins.

Un coup double

 

Rendre accessible le vaccin à plusieurs tranches d’âge supposait d’étirer au maximum le délai entre les deux doses. Étendu à 16 semaines en mars par Québec, ce délai était bien loin des 4 ou 8 semaines recommandées au départ. Mais cette figure imposée s’est révélée doublement gagnante pour le Québec, plusieurs études ayant démontré que l’étalement des doses conférait à terme une immunité prolongée aux vaccinés. « Cette décision a non seulement sauvé des vies, mais l’intervalle prolongé continue probablement de nous aider, car plusieurs personnes ont reçu leur deuxième dose il y a quelques mois seulement », insiste le Dr Papenberg.

Dans une étude en prépublication, ensuite publiée par le New England Journal of Medecine  et citée par le New York Times, des données récoltées par le Dr De Serres ont montré en septembre que l’écart de 16 semaines entre les doses avait permis de générer une réponse immunitaire aussi optimale qu’une réelle infection, suivie d’un vaccin. Plusieurs pays en mal de doses, comme Singapour et l’Inde, adopteront cette approche gagnante au printemps 2021 pour jongler avec le tsunami d’infections provoqué par le variant Delta.

Encore cet automne, les données sur le terrain révélaient que les vaccins reçus au Québec continuaient, même après 32 semaines (8 mois), d’offrir une protection à peine altérée contre les infections graves. « Nous avons toujours une protection quasi similaire contre les hospitalisations. Mais la protection contre les infections, elle, a fléchi de 92 % à 77 % pour les 18 à 49 ans et à 63 % chez les personnes de plus de 70 ans », explique le Dr Gaston De Serres.

Ça, c’était avant l’arrivée d’Omicron, venu chambarder toutes les certitudes relativement à l’immunité restante conférée par un schéma vaccinal jusque-là parfait. Le Québec avait misé en novembre sur la vaccination rapide des enfants pour étouffer la quatrième vague et pariait encore sur l’étalement de la troisième dose pour surfer sur l’immunité collective. « En vaccinant les enfants, on coupait la transmission de beaucoup chez leurs parents, les 20 à 40 ans », estimait Gaston De Serres.

Cependant, avec Omicron, le pari gagnant des vaccins retardés lors de la deuxième vague vole en éclat pour la troisième dose. Israël (en juillet), le Royaume-Uni, la France, les États-Unis (en septembre) et moult pays, qui ont rapidement injecté des doses de rappel pour résister à la montée de cas cet automne, semblent maintenant mieux armés que le Québec pour faire face à Omicron.

Maintenant, convient le Dr De Serres, procéder à une troisième dose le plus rapidement possible se révèle essentiel. Mais, Omicron ou pas, continuer de joindre les non-vaccinés le sera tout autant pour éviter l’engorgement du réseau de la santé. « Si on réussissait à joindre les 600 000 personnes toujours non vaccinées, ça changerait tout. On ferait encore plus de millage qu’en se limitant aux troisièmes doses, car ce sont les non vaccinés qui se retrouvent encore le plus souvent hospitalisés », dit-il.

Beaucoup d’inconnues subsistent quant à la dangerosité d’Omicron. Reste à savoir maintenant comment l’immunité restante du double vaccin à « délai prolongé » négociera avec le variant du jour. Pour passer à travers ce dernier coup de théâtre du SRAS-CoV-2, il faudra encore une fois trouver l’équilibre sur le fil ténu de l’immunité collective.



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