Le tour du monde des restrictions pour les non-vaccinés

Entre le confinement strict, la fin de l’accès gratuit aux soins de santé et la vaccination obligatoire, les réactions punitives au choix de ne pas se faire vacciner (sans raison médicale) se multiplient dans le monde.

La nouvelle vague pandémique touchant particulièrement les non-vaccinés stimule aussi de nouveaux questionnements éthiques de la part du corps médical, déjà épuisé par deux années de durs services.

Dans une tribune publiée cette semaine dans Le Monde, des médecins français exposent les conséquences tragiques et les choix moraux douloureux qu’entraîne le refus de la vaccination contre la COVID-19.

« Est-ce normal de priver des malades de lits de réanimation ou de soins chirurgicaux, même non urgents, pour s’occuper de personnes qui ont choisi de prendre le risque de faire un [e] COVID-19 grave alors qu’on peut l’éviter ? » demandait récemment à ses collègues un médecin cité d’entrée de jeu dans la lettre ouverte. Les services dits de réanimation en France correspondent à nos soins intensifs.

Environ 70 % des lits de cette première ligne sévère sont occupés, en France, par des malades sans dose vaccinale ayant développé une forme sévère de la maladie virale pandémique. Les professionnels de la santé en viennent donc à se demander si le statut de protection doit être pris en compte dans la priorisation de l’accès au soin. La réponse est non, mais avec un grincement certain.

« Nous accueillons tous les jours des patients arrivant dans un état de détresse, regrettant amèrement leur décision inconsciente de ne pas se faire vacciner, dit le texte. La solution de ne pas admettre en réanimation les personnes ayant fait le choix de ne pas se vacciner n’est pas envisageable. »

Les signataires, tous médecins, ajoutent tout de même des faits, « qui ne sont le reflet d’aucun jugement moral », prennent-ils la peine de préciser avant d’en faire la liste : « ne pas se faire vacciner, c’est risquer sa vie, risquer celle des autres, […] mais aussi empêcher certaines personnes plus fragiles d’accéder à la réanimation, retarder la prise en charge d’autres malades atteints de pathologies chroniques : c’est tout simplement accepter l’idée que notre choix impose aussi de priver les autres de soins. »

Le casse-tête éthique qui se reforme avec la nouvelle vague rappelle les questionnements de la première au printemps 2020. Les philosophes et les éthiciens discutaient alors du dilemme tragique forçant à se demander si, pour « sacrifier les jeunes à la santé des vieux », il fallait dépenser des milliers de milliards de dollars et confiner la planète entière. 

L’acharnement antithérapeutique

Sur les 59 nouveaux patients hospitalisés lundi au Québec, 32 n’étaient pas considérés comme adéquatement vaccinés selon les données du ministère de la Santé. Le premier ministre, François Legault, a rappelé dans sa conférence de mercredi soir que les 10 % de non-vaccinés au Québec comptent pour la moitié des hospitalisations.

« C’est très grave, a-t-il dit. Peu importe la raison pour laquelle vous ne voulez pas aller vous faire vacciner, on vous le demande, si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour les autres : restez à la maison, parce qu’il y a un plus grand risque que vous vous retrouviez à l’hôpital. »

« Quand on pense au statut vaccinal pour appliquer des mesures très strictes, ça veut dire qu’on pénalise un patient pour des décisions de vie personnelle antérieures. Mais on ignore tout des raisons et l’on se retrouve à faire des choix subjectifs », explique à son tour le Dr Joseph Dahine, intensiviste à l’hôpital de la Cité-de-la-Santé de Laval, interviewé avant la conférence de presse.

À l’heure actuelle, confiner les non-vaccinés ne serait utile en matière de santé publique que pour les protéger eux-mêmes de la maladie, car avec l’arrivée du variant Omicron, la transmission s’effectue désormais autant par les personnes doublement vaccinées. Donc un tel confinement n’aurait que peu d’effet sur la propagation.

Parmi les non-vaccinés se trouvent autant des antivax purs et durs, que des personnes tout simplement craintives ou démunies, ajoute le Dr Dahine.

« Je ne pense pas que le statut vaccinal devrait être considéré dans l’accès aux soins, car c’est une pente glissante. »

Par exemple, les protocoles de triage aux soins intensifs sont clairs et basés uniquement sur des critères médicaux et éthiques appropriés, rappelle-t-il. « Le critère de base, en cas de manque de lits aux soins intensifs, c’est quelle personne a le plus de chance de survie d’ici un an. Une des choses qui nous [les soignants] tient depuis le début malgré la détresse, c’est le sentiment de sauver des vies et la compassion. Donc, il faut protéger cela », dit-il.

Même si le protocole de triage aux soins intensifs n’a encore jamais eu à être appliqué depuis le début de la pandémie, il reconnaît qu’une certaine forme de priorisation s’effectue déjà en raison du délestage et du manque de personnel dans les hôpitaux.

« C’est sûr qu’il y a toujours quelqu’un qui paie quelque part, et maintenant, ce sont les gens en attente de chirurgie pour des maladies chroniques ou des cancers semi-urgents qui sont mis sur la glace en raison du délestage [engendré par la COVID] et de l’absentéisme. »

Minorités de blocage

 

Singapour ne prive pas non plus de soins, à l’instar de la France ou du Québec, ses malades de la COVID-19 non vaccinés par choix (plutôt que par nécessité, comme c’est le cas des personnes immunodéprimées). Par contre, la cité-État leur fait payer le coût de leur hospitalisation depuis le 8 décembre.

La mesure draconienne a été adoptée pour convaincre les derniers récalcitrants de s’immuniser. Environ 94 % des habitants de 12 ans et plus de Singapour ont déjà reçu au moins une dose de vaccin. Les non-vaccinés comptaient pour 60 % des hospitalisations au moment de l’adoption du malus. C’était avant la déferlante du nouveau variant Omicron.

Certains pays offrent un autre modèle de punition aux antivax (qu’ils soient complotistes ou pas, le résultat étant le même). Le Kenya exige depuis mardi une preuve vaccinale pour accéder aux lieux publics, en fait aux transports et aux bâtiments officiels.

L’Italie et l’Allemagne leur interdisent les rassemblements culturels ou sportifs, comme au Québec on réserve les bars, les restaurants ou les gyms aux personnes vaccinées. Enfin, quand on laisse ces lieux ouverts.

L’Autriche monte la réaction d’un cran. Sa population n’est vaccinée qu’aux deux tiers. Le confinement décrété fin novembre a pris fin trois semaines plus tard, sauf pour les personnes non vaccinées. « Le coronavirus pèse sur les gens, a dit le nouveau chancelier conservateur, Karl Nehammer, en justifiant cette décision. Et pour beaucoup, la limite du raisonnable est dépassée. »

Les objecteurs n’y ont donc pas retrouvé le droit de quitter leur domicile, sauf pour les emplettes de première nécessité. Un nouveau tour de vis sera donné en février avec l’entrée en vigueur d’une obligation vaccinale pour les adultes. L’Autriche sera le premier pays européen à s’engager sur cette voie, qu’envisage également l’Allemagne.

« S’il faut aller là, on ira là », a dit le ministre de la Santé, Christian Dubé, pendant la conférence de presse de mercredi soir, en parlant de l’hypothèse de la vaccination obligatoire pour les 10 % de la population qui la refusent encore.

Les obligations vaccinales pour certaines catégories professionnelles se multiplient dans le monde, notamment pour le personnel hospitalier, celui des maisons de retraite, les ambulanciers, les policiers, les militaires. Québec a tenté le coup en essayant de l’imposer cet automne aux travailleurs de la santé, mais a finalement reculé.

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