Le barouf de la malbouffe

Dans les années 1960, encore environ le tiers du budget des ménages leur servait à s’alimenter. Aujourd’hui, incluant les restaurants, on en serait entre 12 et 15%.
Illustration: Laurianne Poirier Dans les années 1960, encore environ le tiers du budget des ménages leur servait à s’alimenter. Aujourd’hui, incluant les restaurants, on en serait entre 12 et 15%.

Alors que revient la grande orgie consumériste de fin d’année, cette série sur la « cheapisation » du monde se termine par un examen de l’impact de la nourriture bon marché, le fast-food, comme voie rapide vers les problèmes de santé et l’épidémie d’obésité.

Une pandémie peut s’agglutiner à une autre.

L’Agence de la santé publique du Canada répertorie l’obésité « en tant que facteur de risque de présenter une forme grave de la maladie et de complications de la COVID-19 ». Les personnes en surpoids important de moins de 60 ans ont sept fois plus de risques d’être hospitalisées aux soins intensifs en cas d’infection. Le coronavirus aime moins les minus.

L’humoriste politique californien Bill Maher, abonné au politiquement incorrect, répète que l’obésité s’avère un problème social bien pire que beaucoup d’autres dans son pays surgonflé.

« En août 2021, 53 Américains sont morts dans une fusillade, observait-il dans son émission Real Time (HBO) du 6 septembre dernier. C’est terrible ! Savez-vous combien sont morts d’obésité ? 40 000 ! L’humiliation des gros [fat shaming] ne doit pas s’arrêter : elle doit revenir. On couvre de honte les fumeurs et ceux qui ne portent pas la ceinture de sécurité. On couvre de honte les pollueurs et la plupart des racistes. La honte est la première étape de la réforme. »

Excusez du peu. Si la population engraisse, là comme ici, c’est évidemment parce qu’elle mange trop et mal tout en se sédentarisant de plus en plus. On ne bouge plus, on se scotche aux écrans et on engloutit des calories vides. Au Québec, un adulte sur cinq et un enfant sur neuf sont considérés comme obèses.

« C’est un des grands paradoxes de notre société, où l’abondance devient un problème, résume Sébastien Rioux, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique de l’alimentation et du bien-être de l’Université de Montréal.  Certains ne mangent pas à leur faim et d’autres mangent trop et mangent mal. »

De tous les objets de cette série sur la « cheapisation » du monde, voici celui qui a le plus de retombées sur la vie courante de tous, chacun et chacune, de 7 mois à 107 ans. Toujours aux États-Unis, empire de ce mal, un enfant sur trois de 2 à 19 ans mange du fast-food au moins une fois par jour.

Le professeur Rioux refuse toutefois de parler d’épidémie d’obésité. « C’est l’aspect médical qui me chatouille, explique-t-il. On a tendance à médicaliser la question du surpoids. Ceci étant dit, il y a indéniablement une hausse du nombre des cas. L’Organisation mondiale de la santé estimait qu’il y avait environ 1,9 milliard d’adultes en surpoids en 2016, dont 650 millions d’obèses. »

Il pense aussi que le nombre a augmenté depuis deux ans. La pandémie n’a pas rendu plus actif en tout cas. Les Allemands ont forgé le néologisme « coronaspeck » pour décrire le lard ajouté pendant le confinement.

Géographie de la malbouffe

Sébastien Rioux est professeur titulaire au Département de géographie, ce qui peut sembler étrange de prime abord. Il explique qu’au contraire le lien entre l’espace et l’alimentation reste fondamental. Les aliments sont produits à un endroit, transformés à un autre, servis encore ailleurs, souvent dans un vaste mouvement à l’échelle planétaire.

« Je viens de la campagne, explique-t-il. J’ai grandi dans un milieu agricole. En commençant mes études, je me suis rendu compte que l’alimentation se retrouve au cœur de toutes les dynamiques sociales. »

Une des grandes transformations de la révolution industrielle et de la révolution verte fait que maintenant la grande majorité des gensconsomme les aliments qu’elle ne produit pas. Le philosophe français Michel Serres faisait de la quasi-disparition du paysan une des clés de lecture du XXe siècle. « Ça veut dire qu’un très faible pourcentage de la population nourrit 100 % de la société, continue le professeur québécois. Ce qui donne des opportunités pour développer d’autres secteurs. »

Cette révolution a rendu la bouffe très abordable, en tout cas par comparaison avec les temps plus anciens. Dans les années 1960, encore environ le tiers du budget des ménages leur servait à s’alimenter. Aujourd’hui, incluant les restaurants, on en serait entre 12 et 15 %. L’inflation récente liée à la pandémie et aux problèmes de main-d’œuvre et d’approvisionnement va un peu modifier cette baisse tendancielle.

Sucre, sel et gras

Cela dit, ce n’est pas l’abondance bon marché de bouffe, bonne ou mauvaise, qui cause à elle seule la surabondance des corps gros. « Le coût et l’accessibilité de cette alimentation ont diminué beaucoup en même temps que s’amenuisaient les compétences ou les capacités culinaires, fait remarquer Sébastien Rioux. C’est plus facile de se faire livrer une pizza ou d’en acheter une surgelée que de la préparer. »

Le professeur ajoute comme cause les nouveaux modes de vie : on travaille et on s’active moins physiquement. Il rappelle aussi les mutations de l’industrie de la transformation alimentaire, qui utilise beaucoup plus de sucre, de sel et de gras dans la restauration rapide comme dans les produits en épicerie, du surgelé au préfabriqué.

Il faut ajouter l’inégalité devant le panier d’épicerie ou le restaurant. Les résidents de tous les quartiers d’une ville, riches ou pauvres, peuvent bien absorber trop de calories grasses, l’obésité chez les moins nantis cache en plus une « faim cachée », des carences en vitamines, en micronutriments.

« Quand on vit dans un désert alimentaire, il y a peu de chance d’avoir accès à des fruits et des légumes frais. L’alimentation s’en ressent souvent. Je ne dis pas qu’il faut arrêter de manger de la pizza ou une poutine de temps en temps. Mais si vous voulez une population en bonne santé, il faut une offre alimentaire diversifiée. Quand ça devient difficile de faire autrement, pour un tas de raisons, on a un grave problème. »

Les signes contraires se multiplient en même temps que les restaurants de fast-food. Le professeur Rioux observe ce qu’il appelle « une repolitisation de l’alimentation » depuis une vingtaine d’années avec le végétarisme, le végétalisme, le flexitarisme, le bio, l’antispécisme, la demande de souveraineté alimentaire, les règlements sur l’étiquetage, etc.

« Cette perspective revient à dire que les peuples ont le droit de se nourrir, et de décider ce qui sera produit et comment, conclut-il. De plus en plus de gens sont écœurés par le système alimentaire en place franchement néfaste pour l’environnement et la santé. »

Hamburgers, « snacks » et sandwichs

Les États-uniens achètent pour 200 milliards de dollars de fast-food par année, pour une moyenne de plus de 3000 $ par famille. Le très instructif site visualcapitalist.com permet de décomposer ce menu fait d’abord et avant tout de hamburgers (82 milliards de ventes par année), puis, dans l’ordre, de « snacks » (36 milliards en cafés, beignes, crèmes glacées et autres), de poulets et de sandwichs (environ 27 milliards chacun) et à parts égales (environ 20 milliards) de pizzas et de plats dits exotiques (tacos, mets asiatiques, etc.).

 

Toutes les données de la table à manger mondiale donnent le vertige et la nausée. La consommation d’aliments transformés a augmenté de 136 % au Canada entre 1938 et 2014, pendant que celle d’aliments naturels diminuait de 65 %.

 

Rien qu’aux États-Unis, Subway compte plus de 25 000 franchises (soit 500 en moyenne par État), McDonald’s, plus de 14 000, Dunkin’, 12 000. Le marché mondial de la restauration rapide devrait dépasser les mille milliards de dollars en 2028, selon les projections de Research and Markets diffusées au milieu du mois.

 

La pandémie a affecté ce secteur comme tous les autres de la restauration, mais dans une moindre mesure, la livraison à domicile lui permettant de se maintenir plus à flot. L’étude prévoit une reprise de la croissance dans le monde postpandémique, une hausse des franchises et une accélération des commandes à emporter.

 

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