Les maisons d’hébergements pour femmes en difficulté sont débordées

Non seulement les demandes d’aide explosent, mais les sévices subis sont plus graves et les victimes, plus jeunes qu’auparavant. Linda Turbide estime que les femmes qui font appel à L’Accalmie ont maintenant «entre 25 ans et 40 ans».
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Non seulement les demandes d’aide explosent, mais les sévices subis sont plus graves et les victimes, plus jeunes qu’auparavant. Linda Turbide estime que les femmes qui font appel à L’Accalmie ont maintenant «entre 25 ans et 40 ans».

Une « tempête parfaite » déferle sur les maisons d’hébergement pour femmes du Québec. Au moment où les demandes d’aide atteignent des sommets, la capacité d’accueil frôle la saturation, et le manque de main-d’œuvre épuise les équipes en place.

À La Gigogne de Matane, le téléphone ne cesse pas de sonner depuis le printemps. La maison et ses douze lits sont occupés au maximum de leur capacité depuis « avril, voire mars ».

« Sur une aussi longue période, c’est du jamais vu », soupire Vanessa Caron, la coordonnatrice du volet violence conjugale.

Dans ce contexte, des demandes d’aide doivent parfois attendre. Quand il y a urgence, la détresse se passe de confort : les femmes trouvent refuge tant bien que mal sur des matelas étalés dans le sous-sol, là où il y a encore de la place.

Le scénario est le même à La Débrouille, à Rimouski. Ici aussi, la maison de sept chambres est pleine. « Chaque fois qu’une femme part, il y en a deux ou trois qui attendent de prendre la place », explique la cogestionnaire Geneviève Lévesque.

Face à des maisons qui ne peuvent pas les accueillir, faute d’espace, des femmes sont dirigées vers d’autres ressources, souvent situées, dans l’est du Québec, à des centaines de kilomètres de leur milieu. Cabano, Sainte-Anne-des-Monts, Gaspé, parfois même la capitale nationale : le déracinement est particulièrement difficile pour les mères, contraintes d’arracher leurs enfants à leur école et à leurs amis.

Les Îles-de-la-Madeleine n’échappent pas à la tempête. À L’Accalmie, seule maison d’hébergement offerte aux insulaires, il ne reste qu’une chambre disponible sur les quatre proposées.

« Nous avons beaucoup plus d’appels depuis l’hiver 2021 », constate la coordonnatrice Linda Turbide. « Nous sommes presque au maximum de notre capacité depuis le début de l’année. Cet été, nous avons même dû gérer une liste d’attente. C’est rarement arrivé. »

La douzaine de lits de L’Amie d’elle, une maison d’hébergement située à Forestville, à 100 km à l’est de Tadoussac, accueillent presque toujours une bénéficiaire. « C’est plein régulièrement, ça roule », confie-t-on à l’accueil. Idem à la Maison des femmes de Baie-Comeau. « Le téléphone sonne », décrit la coordonnatrice Hélène Millier. « Nous avons beaucoup de demandes de proches pour savoir comment soutenir les femmes de leur entourage. »

Non seulement les demandes d’aide explosent, mais les sévices subis sont plus graves et les victimes, plus jeunes qu’auparavant. « La pandémie a eu des conséquences vraiment visibles », ajoute Linda Turbide, qui estime que les femmes qui font appel à L’Accalmie ont maintenant « entre 25 ans et 40 ans ».

À L’Autre-Toit du KRTB (Kamouraska, Rivière-du-Loup, Témiscouata, Les Basques), il a fallu changer des serrures et installer des systèmes d’alarme plus souvent qu’à l’habitude pour protéger les femmes d’un ex ou d’un conjoint violent.

« Les situations sont plus graves », observe Louise Castonguay, coordonnatrice de cette maison d’hébergement située à Témiscouata-sur-le-Lac. « Les femmes craignent davantage pour leur sécurité. »

Manque de personnel

 

Au moment où les besoins se font criants, la main-d’œuvre manque, et le recrutement piétine.

« C’est l’enfer », illustre Mme Castonguay. « Avant, quand nous affichions un poste, nous pouvions recevoir entre 5 et 10 curriculum vitae. Maintenant, c’est presque rien. »

À La Gigogne de Matane, c’est le dévouement des employées qui permet d’assurer le service. « Tout le monde fait des heures supplémentaires », explique Vanessa Caron. « Je gère les horaires, et si ce n’était pas de la grande générosité de notre personnel, je n’y arriverais pas. »

Malgré le manque de places et de main-d’œuvre, « on ne laisse personne dehors », assure Geneviève Lévesque, de La Débrouille. Un message que le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale souligne à grands traits. « Quand une femme est en danger, on trouve toujours une solution », insiste Louise Riendeau, responsable des dossiers politiques au sein du regroupement.

Celle-ci admet toutefois que « la pénurie frappe très fort ». Le manque généralisé de personnel s’additionne, dans le cas des maisons d’hébergement, à des horaires atypiques. « Elles fonctionnent jour et nuit, 7 jours sur 7 », rappelle Mme Riendeau.

Les aides gouvernementales consenties dans la foulée des 18 féminicides survenus depuis le début de l’année au Québec ont permis de rehausser les salaires, sans toutefois parvenir à combler l’ensemble des besoins. « Les salaires montent partout », explique Louise Riendeau. Fin 2021, un poste sur cinq est toujours vacant dans le réseau des maisons d’hébergement.

Épée de Damoclès

 

« Nous arrivons à répondre à la demande, mais c’est très fragile », concède Linda Turbide, de L’Accalmie. Cet équilibre précaire, le variant Omicron qui déferle sur le monde en rappelant la fulgurance de la pandémie pourrait soudainement le bouleverser.

« J’aime autant ne pas y penser, ça crée vraiment beaucoup d’anxiété », indique Vanessa Caron, de La Gigogne. « C’est toujours présent, comme une épée de Damoclès », ajoute Louise Castonguay. « On n’est pas à l’abri. »

Nous ne sommes pas encore en rupture de services. Mais nous n’en sommes pas loin.

Peu d’éclosions de COVID-19 ont jusqu’à maintenant éclaboussé les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. Un respect strict des mesures sanitaires a permis d’éviter le pire, selon plusieurs coordonnatrices.

Cependant, dans la tempête qui souffle sur le réseau d’aide depuis le début de la pandémie, une nouvelle rafale risque d’emporter la planche de salut dont certaines ont besoin.

« Nous ne sommes pas encore en rupture de services », conclut Louise Riendeau. « Mais nous n’en sommes pas loin. »

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler la ligne d’urgence de SOS violence conjugale au 1 800 363-9010. 

Si vous êtes victime de violence sexuelle, vous pouvez contacter un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) près de chez vous. Cliquez ici pour en voir la liste ou appelez la ligne Info-aide violence sexuelle au 1 888 933-9007. 



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