Il y a 20 ans disparaissait Léopold Sédar Senghor

Ce chantre de la «négritude» laisse un héritage aux antipodes du discours de la «cancel culture».
Photo: Frank Perry Archives Agence France-Presse Ce chantre de la «négritude» laisse un héritage aux antipodes du discours de la «cancel culture».

« Je suis une bête, un nègre. » Lorsque Léopold Sédar Senghor lit ces mots qui le foudroient, il n’est pas encore le chantre de la « négritude » qu’il deviendra avec son ami Aimé Césaire. Il est encore moins le premier Noir à entrer à l’Académie française ni le premier président du Sénégal indépendant. Il n’est qu’un jeune Sénégalais qui, dans sa chambre d’étudiant à Paris, découvre Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud, celui qui, après avoir chanté la Vénus noire, fuira l’Europe pour l’Abyssinie. Mais ces mots ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd.

Inutile de le cacher. À l’heure de souligner les 20 ans de sa disparition, le 20 décembre 2001 dans sa maison de Verson, en Normandie, ce monument de la culture française et africaine semble tombé dans un certain oubli. À Paris, l’anniversaire de celui qui fut l’un des pères de la Francophonie avec le Québécois Jean-Marc Léger n’a été souligné que par un colloque universitaire et une soirée au Sénat. Au Sénégal même, le transfert de son corps de Dakar vers sa région natale a été annulé à cause d’une querelle de chapelles entre Djilor, la ville de sa mère, et Joal, celle de son père, issu de l’ethnie sérère, qui a eu 5 épouses et 41 enfants. Deux municipalités distantes d’à peine 23 kilomètres à vol d’oiseau, mais qui revendiquent toutes deux la naissance du fils prodigue.

Pourtant, son héritage est immense, estime l’ancien journaliste du Monde Jean-Pierre Langellier, auteur d’une biographie qui suit par monts et par vaux l’itinéraire de cet homme « qui vivait l’Europe en Africain et qui interrogeait l’Afrique à la lumière de l’Occident ». Si, il y a un mois, le prix Goncourt a été décerné au Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr pour La plus secrète mémoire des hommes, demande Jean-Pierre Langellier, n’est-ce pas un peu grâce à lui ?

« Quel hommage à Senghor et à la Francophonie ! Il serait très heureux. C’est quand même au Sénégal qu’aujourd’hui la littérature est la plus vivante, la plus inventive. Dans une langue que certains, notamment les élites africaines de l’époque, lui ont reproché d’utiliser. Beaucoup de gens s’épanouissent aujourd’hui sans penser à la dette qu’ils ont envers Senghor. »

Un humanisme noir

 

Mais si Senghor est un peu oublié, c’est surtout parce que ses idées humanistes et sa pensée universaliste ne sont pas tout à fait dans l’air du temps. Pur produit de la méritocratie française, Léopold Senghor n’est « pas du tout le fruit de la discrimination positive, explique Langellier. C’est vraiment le triomphe de l’intelligence, du courage et du travail ».

Lorsqu’il arrive à Paris pour entrer en hypokhâgne, le jeune Sénégalais, qui a étudié chez les pères et voulait devenir prêtre, tombe en pleine mode nègre. « C’est une époque de curiosité, de grande ouverture et d’intérêt très sincère pour l’art africain », dit le journaliste. Entre Joséphine Baker et Sidney Bechet, le Voyage au Congo de Gide et l’Anthologie nègre de Cendrars, il fréquente l’atelier de Picasso et les poètes noirs américains réfugiés à Paris.

« En m’ouvrant aux autres, Paris m’a ouvert à la connaissance de moi-même, dit-il. En me révélant les valeurs de ma civilisation ancestrale, Paris m’a obligé à les assumer et à les faire fructifier en moi. » Avec ce « frère fondamental », le Martiniquais Aimé Césaire, Senghor se fera le chantre de la « négritude ». Le terme n’est pas choisi au hasard. Ce mot issu du portugais, contrairement à « noir », il va le chercher « dans la boue », comme l’écrit le mensuel La Voix des Nègres, pour lui redonner « sa vérité et, partant, sa dignité ».

Nourri de Barrès, de Rimbaud et de Claudel, Senghor ne voit pas cette négritude comme une couleur de peau, mais comme une civilisation, « une certaine manière d’être homme », un « humanisme noir ».

Senghor était quand même aux antipodes du discours décolonialiste, dit Langellier. « Ce discours qui nous envahit depuis quelques années et qui recherche l’affrontement, la dénonciation et la repentance. C’était un homme de dialogue et de consensus à la recherche de l’universel. Il combinait la richesse des différences au tronc commun de l’humanité. Il faut assimiler sans être assimilé, disait-il. C’était un humaniste. »

La Voix des nègres

 

Nul doute que ce premier Noir agrégé de grammaire aurait vécu comme un affront à l’intelligence la censure du mot « nègre » qui sévit dans les médias et les universités d’Amérique du Nord. « Interdire le mot nègre ? Ces censeurs ne se rendent pas compte que c’est une trahison de Senghor, de Césaire et de tous ceux qui les ont précédés, dit Langellier. Avant eux, il y a eu La Voix des nègres, un journal d’extrême gauche des années 1920 publié par le syndicaliste Lamine Senghor. Il disait : nous allons renvoyer ce mot nègre à la figure des colonialistes. L’interdire, c’est une trahison de tout ce qu’ils ont voulu. »

Pourtant, Senghor reconnaîtra avoir, dans son enthousiasme juvénile, flirté avec le racisme en se passionnant notamment pour les thèses essentialistes de l’africaniste allemand Leo Frobenius. « Notre méfiance envers les valeurs européennes devint vite du dédain — et pourquoi le cacher — du racisme. Nous pensions, et nous disions, que les Nègres étaient le sel de la terre […] inconsciemment, à la fois par osmose et par réaction, nous parlions comme Hitler et comme les colonialistes, nous vantions les vertus du sang. »

La Résistance, la guerre et la prison, où il passe à deux doigts d’être fusillé, se chargeront de le ramener sur terre. Est-ce sa foi qui éloignera ce grand lecteur de Teilhard de Chardin de la lutte des classes vers laquelle le poussent ses amis communistes et Jean-Paul Sartre, qui préface le recueil Orphée noir ? « Senghor refuse de s’inféoder au communisme, dit Langellier. Son intérêt, c’est la culture. C’est de redonner par la culture dignité et fierté à son peuple tout en restant ferme à l’égard du mépris, du colonialisme et du rire Banania. »

Le français, « patrimoine universel »

Celui dont le nom signifie en sérère « qui ne peut être humilié » (Sédar) n’aura pas assez d’une vie pour cultiver les paradoxes. C’est son camarade de lycée Georges Pompidou, futur président et premier ministre de De Gaulle, qui le convertit au socialisme. Premier agrégé noir de grammaire française, il implante l’enseignement du wolof au Sénégal à l’encontre des élites de son propre pays. De retour, il représente à Dakar les campagnes loin des villes trop occidentalisées pour lui. Catholique, il dirigera pendant 20 ans un pays majoritairement musulman. Président autoritaire, il demeure l’un des rares chefs d’État africains à avoir quitté le pouvoir de lui-même.

Partisan tardif de l’indépendance, Senghor projettera sur la Francophonie son vieux rêve d’une confédération des anciennes colonies de l’Hexagone. Une Francophonie qu’il trouverait probablement un peu atone ces temps-ci, mais dont il jeta les bases dans un discours à l’Université Laval dès 1966. Lors du centenaire de la naissance de Senghor, en 2006, l’écrivain Jean-Michel Djian avait confié au Devoir qu’en faisant de la langue française « un patrimoine universel », non seulement Senghor avait aidé les Québécois à « faire valoir leur identité francophone », mais qu’il y avait peut-être un peu de lui dans la loi 101.

Léopold Sédar Senghor, Jean-Pierre Langellier, éditions Perrin

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