Splendeurs et misères des groupes Facebook de quartier

Pour Geneviève Tardy, administratrice du groupe Facebook «Hochelaga MON Quartier», l’initiative permet de créer des liens entre les divers groupes socioéconomiques du quartier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour Geneviève Tardy, administratrice du groupe Facebook «Hochelaga MON Quartier», l’initiative permet de créer des liens entre les divers groupes socioéconomiques du quartier.

À défaut de jaser quotidiennement dans la rue avec leurs voisins, de plus en plus de citoyens sont connectés à leur quartier par l’entremise de groupes Facebook. Notre tissu social local est-il devenu essentiellement virtuel ?

Par un soir de mai 2021, Isabelle Lussier est sortie sur le balcon pour éteindre son barbecue. Sa perruche Yolo, qui était perchée sur son épaule, a alors pris la poudre d’escampette. Pour la retrouver, elle a eu le réflexe de s’adresser au groupe Facebook « Hochelaga MON Quartier », qui regroupe plus de 32 000 personnes, surtout des résidents du quartier.

S’est alors enclenchée une petite chasse bienveillante à l’animal jaune. « Le lendemain, trois personnes m’ont écrit, car ils pensaient avoir vu mon oiseau. Il était au coin des rues de Chambly et Ontario, à un kilomètre de chez moi. Quelqu’un l’avait nourri. J’y suis allée en courant et il était reparti », raconte-t-elle.

Un homme qui l’avait aperçu a même cherché à ses côtés, muni d’une cage, mais le volatile s’était encore éclipsé. Trois jours plus tard, elle a finalement reçu le message d’une femme de Longueuil qui avait pris Yolo sous son aile. L’oiseau avait traversé le fleuve Saint-Laurent pour se retrouver, désœuvré, à la marina. Incroyable, mais vrai, car il s’agissait bien de son compagnon qui, même affaibli, s’amusait à répéter des phrases comme « Yolo le beau garçon » et « je t’aime ».

 
Photo: Courtoisie Isabelle Lussier La perruche Yolo, retrouvée grâce à une publication dans le groupe Facebook d’Hochelaga

La dame en question avait retrouvé la propriétaire grâce à sa publication dans le groupe Facebook d’Hochelaga.

« Je n’en revenais pas de l’aide que j’avais reçue. Le soutien des gens m’a permis de garder espoir », affirme celle qui travaille dans le mixage de son à l’Office national du film.

De belles histoires comme celle d’Isabelle, Geneviève Tardy en voit passer beaucoup dans une année. C’est en grande partie ce qui la motive à poursuivre depuis 2017 son implication bénévole comme administratrice du groupe de quartier, qui est l’un des plus gros au Québec.

« Je trouve ça beau, l’entraide au quotidien. Si tu as besoin d’aide alimentaire ou d’un fauteuil roulant, si ton auto est prise dans un banc de neige, il va toujours y avoir quelqu’un qui répond présent. Je n’ai jamais vu quelqu’un ne pas obtenir ce qu’il cherchait », affirme Mme Tardy.

Danielle St-Louis a publié plusieurs fois des appels pour trouver une préposée aux bénéficiaires à domicile. De bons samaritains sont ainsi venus prêter main-forte de façon ponctuelle, mais il lui manque toujours une travailleuse stable, à son grand désarroi. Certaines personnes ayant démontré de l’intérêt lui ont malheureusement fait faux bond.

Dominic Laperrière-Marchessault, elle, a donné plusieurs fois des objets comme des vêtements, des boutures de plantes, des livres et de la nourriture par l’entremise de cette plateforme. « Ça part très rapidement. Si ce n’est pas la journée même, c’est le lendemain », rapporte cette employée du Planétarium et du Jardin botanique. « Beaucoup de gens dans le quartier ont de la difficulté à joindre les deux bouts. C’est un bel outil d’échange, de solidarité, de partage. »

Créer un tissu social

Selon Geneviève Tardy, le groupe permet de créer des liens entre les divers groupes socioéconomiques du quartier.

« Avec le phénomène de gentrification, si on génère de la ségrégation, le conflit va s’accentuer. Il faut que les gens puissent se parler, il faut s’écouter », juge celle qui est enseignante au cégep et à l’université.

Les membres partagent aussi des blagues, des nouvelles et des photos du quartier. Les élus et les organismes communautaires peuvent y atteindre beaucoup de citoyens.

Mais pour que cet écosystème tourne sans anicroche, les cinq administrateurs ne chôment pas. Ils approuvent plus de 1000 publications par mois et en suppriment une cinquantaine.

« C’est souvent la première chose que je fais le matin et la dernière que je fais le soir », admet Mme Tardy. « C’est une responsabilité sociale, et je prends ça très au sérieux. Pour trouver de nouveaux administrateurs, on fait passer des entrevues et on donne une formation d’une heure sur la façon de gérer les règles du groupe. » Les annonces commerciales ou à but lucratif, ainsi que les propos haineux, sont notamment proscrites.

L’administratrice estime que des groupes similaires pourraient être bénéfiques pour tous les quartiers. Ils existent d’ailleurs déjà dans plusieurs autres quartiers au Québec.

« Centre-Sud MON Quartier », fondé en 2018, s’inspire d’ailleurs de celui d’Hochelaga. « Ça amène beaucoup de réponses aux questions que les gens se posent », constate Sophie Giroux, qui gère aussi le groupe bénévolement.

Ce dernier compte maintenant plus de 3000 membres, qui sont tous « très respectueux », selon la mère de trois enfants. Et ce, même si le sujet litigieux de l’embourgeoisement et de la construction de condos est récurrent dans les discussions.

Parmi les autres groupes existants, citons « Limoilou : notre quartier, le meilleur de tous ! », à Québec, qui compte plus de 16 000 membres, et la page « Les amis de la rue Saint-Vallier », qui possède près de 4500 abonnés pour une seule rue de La Petite-Patrie. Il y a aussi les multiples pages avec le libellé « Spotted », sur lesquelles les internautes partagent et commentent des situations dont ils ont été témoins dans le quartier.

Autre fait notoire, Facebook a lancé dans la dernière année la fonctionnalité Quartiers, qui permet d’échanger spécifiquement avec ses voisins. L’application Nextdoor a aussi pour but de favoriser des relations locales.

Le réel et le virtuel se complètent

Est-on condamné à ce que notre vie de quartier se déroule maintenant sur Internet plutôt que dans la rue ? N’y a-t-il pas un paradoxe à habiter si proche, mais à communiquer virtuellement ? Et comment expliquer cet intérêt hyperlocal sur Internet, alors qu’on y a accès à des gens du monde entier ?

Il est vrai que notre espace de sociabilité est moins local que par le passé, expose la professeure de sociologie Madeleine Pastinelli, de l’Université Laval. « Il y a 50 ans, on allait habiter à côté de ses belles-sœurs et on entretenait des relations étroites avec son voisinage », raconte-t-elle.

Souvent, le virtuel est une prolongation du réel, et ils s’alimentent l’un l’autre.

Toutefois, la vie matérielle concrète du quotidien ramène les humains à leur environnement immédiat. « Quand on perd son chat ou son chien, quand on veut savoir où stationner notre voiture en période de déneigement, on est ramené à la réalité locale. C’est là que la plateforme numérique est utilisée pour recréer cette connexion avec le quartier », analyse la sociologue.

Par ailleurs, il ne faut pas mettre en opposition la vraie vie et le monde virtuel, selon Stéphane Couture, professeur au Département de communication à l’Université de Montréal.

« Souvent, le virtuel est une prolongation du réel, et ils s’alimentent l’un l’autre », explique-t-il. Ainsi, les plateformes Web peuvent faciliter l’organisation d’événements en personne, comme un souper collectif ou le ménage d’une ruelle. « C’est plus facile que de distribuer des dépliants ou de mettre des affiches sur un babillard », souligne M. Couture.

En allant chercher un meuble chez son voisin rencontré sur Internet, par exemple, on peut être tenté de faire plus ample connaissance et de réimaginer le monde, ou tout simplement son pâté de maisons.



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