Un salaire de crève-la-faim

On répète: 15 % des demandeurs d’aide alimentaire ont recours aux services de Moisson Montréal parce que leur salaire ne leur permet tout simplement pas de se nourrir adéquatement.
Photo: Illustration Laurianne Poirier On répète: 15 % des demandeurs d’aide alimentaire ont recours aux services de Moisson Montréal parce que leur salaire ne leur permet tout simplement pas de se nourrir adéquatement.

Les travers et contradictions de l’époque s’exposent à qui mieux mieux dans l’orgie consumériste qui reprend de plus belle. Cette série s’intéresse à quelques objets et services bon marché utilisés et gaspillés maintenant, pendant cette période de l’année, comme à longueur d’année. Premier cas : la main-d’oeuvre sous-payée.

Moisson Montréal récolte de la nourriture, beaucoup, beaucoup de denrées, puis aide à répartir le grand tout entre les éclopés du système. La crise sanitaire a gonflé leurs rangs, et l’organisme de charité a augmenté de 42 % ses livraisons en 2020 par rapport à l’année précédente, pour finalement dépasser les 20 millions de kilos distribués. Cette année, la hausse sera d’environ 20 % par rapport à 2019.

« La cause de la faim, c’est la pauvreté, dit Richard D. Daneau, directeur général de Moisson Montréal, rencontré dans son immense quartier général de 11 000 mètres carrés près de l’échangeur Décarie, un Walmart de la compassion réaménagé avec entrepôts, frigos et même un laboratoire pour tester la qualité des viandes. Cette journée-là était la fameuse journée des chandails laids, et beaucoup de moissonneurs croisés respectaient le concept en abusant de leur droit au mauvais goût.

« Le loyer est obligatoire pour tout le monde, poursuit le directeur. Pour la nourriture, tu peux sauter un repas ou te faire aider par des proches avant de décider de piler sur ton orgueil et d’aller au comptoir alimentaire. Personne ne fait ça de gaieté de cœur. Moi, je suis persuadé qu’aller faire la file pour quêter de la nourriture, ce n’est pas un choix de vie. »

La manne miséricordieuse de Moisson Montréal, une fois disséminée par près de 300 organismes communautaires partenaires, répond à plus de 710 000 demandes d’aide individuelles chaque mois. Les enfants forment le tiers des bénéficiaires. Et une personne soutenue sur six travaille…

On répète : 15 % des demandeurs d’aide alimentaire ont recours à ce service de nécessité vitale parce que leur salaire ne leur permet tout simplement pas de se nourrir adéquatement. Le nombre de bénéficiaires dans cette situation paradoxale a même augmenté d’un quart pendant la pandémie.

Travailler et rester pauvre

Dans ce pays riche on peut donc travailler et rester pauvre. Il y a environ 800 000 employés payés moins de 15 $ l’heure au Québec, dont 300 000 environ au salaire minimum établi à 13,50 $ maintenant.

Maxim est du lot des défavorisés. Noël approche et il livre en surnombre des paquets pour une petite entreprise sous-traitante de plus grandes entreprises. Il vit avec sa mère, aide infirmière, et deux jeunes sœurs. Son salaire au taux horaire minimum aide à boucler les fins de mois de la famille qui ne fréquente pas les banques alimentaires.

Maxim a laissé le cégep au début de la crise sanitaire; il ne voulait pas suivre les cours en ligne. « J’ai trouvé ce travail qui me permettait de rester dehors quand tout le monde était enfermé », dit le jeune homme hélé entre deux clients sur le Plateau-Mont-Royal. « Il y avait moins de trafic au début de la crise, dit-il. Maintenant, c’est redevenu plus difficile de circuler. »

La pandémie a au moins servi à rendre plus visibles ces travailleurs de l’ombre qui travaillent dur pour des pinottes parfois dans des entreprises baignant dans le luxe. L’offre d’emploi du restaurant Au Pied de cochon pour un cuisinier au salaire minimum (la moyenne du secteur est à 19 $ l’heure) a concentré cette image de moulin à plus-value.

Le capitalisme mondial a été bâti et repose encore sur cette exploitation intense du travail. Raj Patel, figure tutélaire de la présente série avec son livre Comment notre monde est devenu cheap (Flammarion 2018), fait remarquer que tout se tient et s’englue dans le noir chaudron du bon marché.

« Les ouvriers sont mal payés, voire pas du tout, pour un travail absurde et dangereux, dit-il dans une entrevue sur la “cheapisation” du monde. Mais aussi, les travailleurs ne survivent pas avec des salaires bas sans nourriture bon marché. Vous avez besoin d’énergie bon marché pour faire fonctionner le poulailler. Vous avez besoin d’argent bon marché pour pouvoir financer les franchises… »

Intellectuels précaires

La pandémie, comme le temps de surconsommation de fin d’année, exposent ad nauseam cet univers économique. « On a l’impression qu’avec la crise plus personne ne peut ignorer les grandes disparités de revenus dans notre société, commente Marie-Pierre Boucher, sociologue du travail, professeure et directrice du Département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Avec la pandémie, on ne peut plus se voiler la face sur les inégalités dans la division sexuelle du travail domestique ou dans l’espace public. Deux ans plus tard, je me demande si on a vraiment tiré les bonnes leçons. »

Elle cite l’exemple du télétravail structuré par des enjeux de classes puisque seules certaines catégories plus ou moins privilégiées ont le bénéfice d’en profiter pendant que d’autres leur livrent des paquets, éduquent leurs enfants, prennent soin des malades. « Le télétravail est-il vraiment la manière la plus importante de réfléchir sur le travail dans notre société actuellement ?, demande la professeure. Ne faudrait-il pas porter le regard davantage vers les conditions qui affectent les travailleurs au bas de l’échelle ? »

Qui s’instruit ne s’enrichit même plus nécessairement. Les maisons d’édition, les salles de rédaction et les classes sont remplies d’intellectuels précaires. Ils ne pédalent pas pour livrer des paquets, certes, mais ils n’en sont pas moins sous-payés eux aussi pour faire fonctionner le système.

« Les chargés de cours donnent entre 40 et 75 % des cours au premier cycle dans les universités au Québec, au Canada, dans le monde, dit-elle. Ce sont des emplois peu protégés et peu payants. Le monde de l’enseignement supérieur survit à coups de travail précaire. C’est vraiment fascinant. Et c’est encore pire dans les cégeps avec de l’extrême précarité. »

Travail gratuit

Il reste qu’au fond le pire emploi exploité demeure celui qui n’est pas payé du tout. Le capitalisme a aussi toujours reposé sur une triple exploitation, comme le dit encore Raj Patel : celle des ressources naturelles, celle des « ressources humaines » et le travail gratuit du care, fourni par les femmes le plus souvent. Le travail domestique, par exemple, ou la fonction d’aidant naturel. Les féministes parlent carrément de travail gratuit. La professeure Boucher, tout aussi féministe, n’endosse pas vraiment cette lecture.

« Travailler moins à salaire pour maintenir un sens à la vie humaine, c’est une chose dit-elle. Le travail salarié non rémunéré, c’est une autre chose encore. Être sous-payé sous prétexte de l’amour du travail, ou “surperformer” pour rester concurrentiel ça me semble plus parlant. Les artistes deviennent l’avant-garde de ces formes de travail gratuit. »

Les gens à l’autre bout du spectre ne s’en plaignent pas. L’écart entre les plus riches et les plus pauvres a encore augmenté en pandémie. Les 400 plus grands milliardaires américains ont vu leurs fortunes collectives rehaussées de 40 % en 2021.

M. Daneau a son opinion sur ce monde inique. Évidemment, les politiques de redistribution des richesses constituent le meilleur moyen d’améliorer les conditions de vie pour le plus grand nombre. Seulement, rappelle-t-il, une part des moyens de son organisme de charité est bel et bien fournie par des gens riches et même très riches.

« Le modèle capitaliste n’est pas parfait, dit le directeur général. Il a des limites. Il n’est ni juste, ni équitable. Mais à la marge on peut faire des choses. Ça peut être choquant que des gens s’enrichissent mais on est soutenus par de grandes fondations ici. Pendant la COVID, dès la première année, on a donné 36 millions de dollars en nourriture de plus que l’année précédente. »

Moissonner pour soi ?

Environ 55 bénévoles et presque autant d’employés travaillent quotidiennement pour Moisson Montréal, porte tournante des denrées entre les donateurs et les organismes de redistribution aux personnes en situation de précarité alimentaire. Les salaires de l’organisme se situent dans la moyenne du marché, explique le directeur général de Moisson Montréal, lui-même en poste depuis environ six ans. Ce qui veut dire un peu plus de 20 $ l’heure pour un chauffeur par exemple.

 

« Si tu nous donnes de l’argent pour la cause, tu ne t’attendras pas à ce que nos chauffeurs soient les plus payés au Québec, dit Richard D. Daneau. Il y a tout un jeu complexe à respecter sur l’axe de la rémunération et de la rétention. »

 

Le personnel est nourri pendant les quarts de travail moyennant trois dollars. Les moissonneurs de Montréal n’ont pas le droit de piger dans l’entrepôt de nourriture. S’ils ont besoin de l’aide alimentaire, ils doivent la trouver comme les autres bénéficiaires auprès d’organismes communautaires.

 

« Ça a déjà été permis de se servir dans l’entrepôt et ça ne l’est plus, dit M. Daneau. Si tu sors d’ici avec ta boîte de bouffe et que tu la places dans ta Mercedes — même si c’est l’auto de ta mère ou qu’elle est vieille et tu peux bien avoir l’auto que tu veux —, et que quelqu’un te filme et met ça sur Facebook, quel impact ça aura sur notre capacité de faire du financement ? Nous sommes un grossiste. On dit donc à tout le monde comme à nos employés : si vous avez besoin d’aide alimentaire, allez dans votre quartier. »


Vous avez dit pauvre ?

Qu’est-ce qu’un pauvre ? La réponse n’est pas si évidente. Les gouvernements du Québec et du Canada se fient à la Mesure du panier de consommation, qui permet de comprendre la capacité à satisfaire certains besoins de base jugés essentiels. Statistique Canada a raffiné sa méthode de calcul en 2020, notamment pour tenir compte des différences régionales. Le taux de pauvreté de la population québécoise serait maintenant de 11 %. Le point de bascule est fixé à 22 600 $ à Montréal pour une personne seule.

 

L’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) a développé une autre méthode, l’indicateur de revenu viable, qui permet plutôt de fixer le revenu minimum pour se sortir de la pauvreté. Selon cet outil, entre 17 et 19 % de la population vivrait dans la pauvreté en 2017 au Québec, soit entre 1,4 et 1,6 million de personnes. Dans ce cas, le revenu viable varie de 28 800 $ à 32 600 $ pour une personne seule, en fonction de la région habitée. À Montréal, pour une famille de quatre personnes, le revenu viable se fixe à près de 62 000 $.

 

Qui est riche alors ? En 2021, au Canada, les 10 % de ménages aux revenus les plus élevés gagnent en moyenne treize fois plus que la moyenne des 50 % des ménages recevant le moins. Ce seuil du haut est fixé à 131 000 $ et plus par an. Dans l’Union européenne, ce rapport est de 9 pour 1, mais de 17 pour 1 aux États-Unis. Les inégalités de patrimoine s’avèrent encore plus grandes partout. Le Laboratoire sur les inégalités mondiales, qui calcule ces ratios, affirme que les inégalités économiques ont augmenté au Canada au cours de la dernière décennie.



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