Les poules de la discorde

Déposé par les Producteurs d’œufs d’incubation du Québec, le règlement limite à 15 femelles et 5 mâles le nombre de bêtes qu’un éleveur peut posséder.
Photo: Dominic Lamontagne Déposé par les Producteurs d’œufs d’incubation du Québec, le règlement limite à 15 femelles et 5 mâles le nombre de bêtes qu’un éleveur peut posséder.

Les petits éleveurs de poules montent aux barricades devant un nouveau règlement qui leur fait craindre de devoir abandonner leur élevage. Au-delà de la joute technique et réglementaire, il s’agit surtout à leurs yeux du dernier chapitre en date d’une longue histoire de visions de l’agriculture qui s’entrechoquent.

Déposé par les Producteurs d’œufs d’incubation du Québec (POIQ), le règlement limite à 15 femelles et 5 mâles le nombre de bêtes qu’un éleveur peut posséder, et à moins de 500 le nombre d’œufs d’incubation totaux qu’un producteur peut en tirer par année sans détenir un quota de production. Un œuf d’incubation est un œuf déjà fécondé, le plus souvent vendu à un grand couvoir accrédité qui le fera éclore. Les poussins sont ensuite vendus à leur tour à des producteurs de poulet qui les élèvent jusqu’à maturité.

Si ce règlement était appliqué strictement, « il s’agirait d’une catastrophe pour nos élevages à petite échelle et pour la survie génétique de races patrimoniales », affirme Dominic Lamontagne.

Connu pour son livre La ferme impossible, il exploite une ferme avec sa conjointe, Amélie Dion, à Sainte-Lucie-des-Laurentides. Ils possèdent ainsi environ 50 poules vivant en compagnie de quelques coqs — soit plus que la nouvelle limite — et incubent des œufs fertiles surtout pour assurer la reproduction de leur propre cheptel.

« On a été mis devant un fait accompli, sans consultation d’aucune façon, ni même une connaissance du processus en cours », déplore aussi Léon Bibeau-Mercier, de la ferme Bibeau à Sherbrooke.

Également secrétaire de la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique, il voit cette « démarche unilatérale » comme s’inscrivant en porte-à-faux avec le discours politique sur l’inclusion de productions agricoles diversifiées et d’autonomie alimentaire.

Devant la levée de boucliers, les POIQ ont pour l’instant suspendu certaines dispositions. Leur président, Gyslain Loyer, assure avoir été « très surpris » des réactions et précise que les intentions des POIQ « ont toujours été très positives ».

Des interprétations différentes

Là où le bât blesse, c’est que les petits éleveurs ont toujours compris qu’ils n’étaient pas assujettis au système de gestion de l’offre pour les œufs d’incubation. « On ne fait tout simplement pas la même chose et nous n’avons pas de visée industrielle », affirme Marlène Bonneville, de la ferme Feathers and Pines.

Le secteur des œufs d’incubation, tout comme plusieurs autres élevages, est sous gestion de l’offre au Québec. Au total, entre 35 et 40 producteurs d’œufs d’incubation se partagent le marché et produisent plus de 200 millions de ces œufs.

« Notre objectif était donc d’ouvrir notre réglementation à plus de petits producteurs », dit M. Loyer. Des prêts pourraient notamment être accordés à un nombre restreint de demandeurs.

Les POIQ estiment pour leur part que la réglementation, jusqu’à maintenant, « ne permettait pas à d’autres producteurs que ceux avec du contingentement de faire des œufs d’incubation », précise-t-il.

Cette vision correspond pour Marlène Bonneville à une forme de « réinterprétation à rebours » des règlements, qu’elle trouve « totalement aberrants », dit-elle.

Ses clients, dit-elle, sont surtout des particuliers qui possèdent quelques poules, « presque comme animaux de compagnie » : « Oui, ils vont manger les œufs, mais ce n’est pas pour les commercialiser. »

Elle produit annuellement des œufs qui sont fertilisés et servent à la reproduction de son propre cheptel. « Seraient-ils alors considérés comme des œufs d’incubation ? C’est ce qui est le plus nébuleux », dit Mme Bonneville.

Les POIQ n’ont pas souhaité pour l’instant préciser davantage la manière dont le nouveau règlement serait appliqué ou modifié. « Notre réflexion est en cours, on prend acte de ce qui se passe actuellement et notre conseil d’administration va s’y pencher », a réitéré Gyslain Loyer au Devoir.

Maintien génétique et agriculture

D’autres éleveurs mécontents s’inscrivent quant à eux dans un effort de préservation de certaines races plus rares. D’une famille d’agriculteurs de génération en génération, Étienne Laliberté se dit par exemple très préoccupé par la possibilité de ne plus pouvoir produire ses poules de race pure si le règlement devait être appliqué.

Il participe à des expositions agricoles d’envergure et fait partie d’un solide réseau de passionnés qui veulent maintenir une diversité génétique chez cette espèce. Il possède plus que la limite de poules permise par le nouveau règlement. « On ne peut pas congeler l’œuf pour garder la race. Notre devoir est de le garder vivant pour garder les races en vie. Je suis aussi comme un hybridateur de tulipes en Hollande », dit-il.

Il faut avoir le droit de faire une autre agriculture

 

« Si j’avais été considéré comme un producteur d’œufs d’incubation, je le saurais depuis longtemps », explique-t-il en appui à ses confrères et consœurs.

« On ne comprend pas que ce genre “d’outils” de gestion d’offre devrait mettre en péril nos petits élevages. On ne met pas leurs élevages commerciaux en jeu », tonne Dominic Lamontagne.

S’agit-il seulement de préciser certains détails du règlement ? Ou d’interprétations irréconciliables ? La Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec (RMAAQ) devrait aider à y voir plus clair et à trancher, puisque des séances publiques auront lieu en février sur le sujet.

Les petits éleveurs consultés par Le Devoir comptent demander l’annulation pure et simple du règlement. Et même plus : ils veulent être exclus explicitement de la portée du plan conjoint. « Il faut avoir le droit de commencer petit, il faut avoir le droit de faire une autre agriculture, conclut M. Lamontagne. On ne veut pas avoir à choisir entre la poule ou l’œuf. »

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