La construction de deux brise-glaces lourds pour la Garde côtière coûterait 7,25 milliards

Le gouvernement n’a jamais fourni sa propre estimation des coûts de ces deux brise-glaces polaires.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le gouvernement n’a jamais fourni sa propre estimation des coûts de ces deux brise-glaces polaires.

Les projets du gouvernement fédéral de construire de nouveaux navires pour la Marine canadienne et la Garde côtière coûtent de plus en plus cher.

Dans un nouveau rapport publié jeudi, le directeur parlementaire du budget (DPB), Yves-Giroux, estime ainsi que la décision d’Ottawa de construire deux nouveaux brise-glaces polaires pour la Garde côtière coûterait 7,25 milliards de dollars. Or, cela représente une augmentation spectaculaire par rapport à l’estimation la plus récente du gouvernement, publiée en 2013, qui était alors de 1,3 milliard de dollars pour un seul brise-glaces.

Une partie de l’explosion des coûts peut évidemment être liée à la décision de construire deux de ces « brise-glaces lourds » au lieu d’un seul. Quelques mois avant les élections fédérales de 2021, en mai dernier, le gouvernement libéral a fait l’annonce surprise d’ajouter un deuxième brise-glaces à ses projets d’acquisitions navales.

M. Giroux a déclaré aux journalistes jeudi que le projet de construire les navires dans deux chantiers navals distincts – Davie, à Lévis, et Seaspan, à Vancouver – ajouterait entre 600 et 800 millions de dollars au coût global.

« Dans les projets de construction navale, il existe des économies d’échelle et des facteurs d’apprentissage qui seraient générés si le contrat était conclu avec le même chantier naval », a expliqué M. Giroux. Diviser le contrat, a-t-il soutenu, « ne mènera pas à ces améliorations naturelles de l’apprentissage ».

Pour expliquer l’augmentation des coûts, M. Giroux souligne aussi les retards dans l’ensemble du projet.

Le gouvernement n’a jamais fourni sa propre estimation des coûts de ces deux brise-glaces polaires. La décision d’ajouter un deuxième brise-glaces lourd et de diviser le travail entre Vancouver et Lévis a été considérée par certains analystes comme une façon pour les libéraux d’améliorer leurs chances électorales dans ces deux régions politiquement importantes.

Davie se classera-t-il ?

Le gouvernement libéral a fait valoir que la séparation du contrat garantirait une livraison plus rapide des navires, et le rapport de M. Giroux suggère que le premier brise-glaces pourrait être prêt en 2030 et le second l’année suivante.

Cela dépend toutefois d’un lancement des travaux à Vancouver d’ici 2023-2024 pour ce contrat potentiellement important, étant donné que le chantier Seaspan a souvent eu du mal à respecter les échéanciers dans d’autres projets.

Ainsi, de nouveaux navires de soutien de la Marine accusent déjà des années de retard — et des milliards de dollars de dépassement de coûts. Un nouveau navire scientifique hauturier pour la Garde côtière, qui devait coûter au départ environ 100 millions de dollars, coûterait maintenant près d’un milliard.

Le chantier Davie, quant à lui, n’a pas encore été officiellement accepté comme « troisième chantier naval », avec Seaspan et Irving, de Halifax, dans la stratégie du gouvernement fédéral pour la construction de grands navires. Et ce, malgré le fait que le chantier naval québécois, qui a organisé de nombreuses campagnes de relations publiques et de lobbyisme au fil des ans pour obtenir des contrats fédéraux, s’est imposé en décembre 2019 comme le seul soumissionnaire préqualifié à se joindre à la stratégie nationale d’approvisionnement.

Le gouvernement a déclaré que des travaux étaient en cours pour s’assurer que Davie puisse répondre à ses exigences, mais n’a par ailleurs proposé aucun échéancier, laissant le chantier naval de Lévis dans les limbes.

M. Giroux estime qu’un retard d’un an dans la construction des deux navires ajouterait 235 millions de dollars à la facture globale, tandis qu’un retard de deux ans entraînerait une augmentation de 472 millions de dollars.

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait dévoilé ses plans pour construire un nouveau brise-glaces lourd, baptisé à l’époque le « John-Diefenbaker », pour 700 millions de dollars en 2008. Le Diefenbaker était destiné à remplacer le navire amiral de la Garde côtière, le Louis-St-Laurent, qui a 65 ans.

Le gouvernement Harper a révisé son estimation à 1,3 milliard de dollars en 2013, date à laquelle le contrat du Diefenbaker avait été attribué à Seaspan, avec quatre autres petits navires de la Garde côtière et les deux navires de soutien de la Marine.

Lorsque Seaspan a connu des problèmes de livraison sur ces navires, en partie à cause de problèmes au chantier naval, mais aussi à cause d’une mauvaise gestion et d’une mauvaise planification à Ottawa, les libéraux ont discrètement retiré le Diefenbaker du carnet de commandes de Seaspan en 2019.

D’autres dépassements de coûts

Le rapport de M. Giroux sur les brise-glaces polaires n’est que le plus récent à montrer une flambée des coûts dans la stratégie navale d’Ottawa, lancée pour la première fois en 2010 pour garder justement ces coûts sous contrôle et maximiser les avantages pour l’économie canadienne.

L’un des rapports les plus récents du DPB a estimé le coût de 15 nouveaux navires pour la Marine canadienne à plus de 77 milliards de dollars, soit 17 milliards de plus que l’estimation du gouvernement et trois fois le budget initial de 26 milliards de dollars.

Pour M. Giroux, il est devenu clair que la volonté du gouvernement de construire des navires au Canada plutôt qu’à l’étranger s’accompagne d’une « prime importante » en termes de coût. La question de savoir si cette prime en vaut la peine est une discussion politique qui doit avoir lieu, a-t-il déclaré.

« C’est une question éminemment politique, car il y a des avantages régionaux qui doivent être pris en compte, et aussi la question de la sécurité nationale lorsqu’il s’agit de maintenir la capacité de construire ce type de navires ici », a-t-il déclaré.

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