Julien Lacroix sort de sa retraite


Visé par des allégations d’inconduites sexuelles en juillet 2020, l’humoriste Julien Lacroix sort de sa retraite. Dans une entrevue vidéo diffusée intégralement par Le Devoir, il aborde son cheminement personnel et ses démarches auprès des femmes qui l’ont accusé. S’il admet ne pas encore avoir obtenu leur pardon, il envisage maintenant un retour sur scène. Les réactions des femmes qui l’ont dénoncé sont partagées sur cette sortie publique.

Visiblement nerveux, se triturant les mains en prenant de grandes respirations, Julien Lacroix s’assied devant les caméras du Devoir. C’est sa première entrevue depuis qu’il a été visé par des allégations d’inconduites sexuelles il y a un an et demi. Pourquoi cette sortie publique ? « J’ai eu un petit garçon », explique l’humoriste de 29 ans. « J’ai envie de recommencer à marcher la tête haute. J’ai été quand même pas mal humilié pis j’ai honte, commence-t-il. J’avais envie […] de montrer qu’il est possible de mettre un genou à terre, de s’excuser et de se retrousser les manches et d’avancer. »

En juillet 2020, une nouvelle vague de dénonciations déferle sur le Québec. Le 27 juillet, dans un article du Devoir, neuf femmes racontent avoir été victimes d’agressions ou d’inconduites sexuelles de la part de Julien Lacroix.

Même s’il a nié ces allégations à l’époque, il assure que sa vision des événements a changé « à 100 % » aujourd’hui et dit prendre la « responsabilité » de ce qui a pu lui être reproché, sans toutefois nommer ces comportements. « Je ne vais pas commenter les allégations », précise-t-il. Non pas dans le but de se protéger juridiquement, mais pour éviter de jeter de l’huile sur le feu, selon lui. Il préfère aborder ces questions directement avec les personnes concernées.

En couple avec lui pendant près de six ans, de 2013 à 2019, Geneviève Morin a témoigné avoir été agressée sexuellement huit mois après leur rupture. Trois autres femmes ont allégué avoir eu des relations sexuelles non consentantes avec l’humoriste en 2010. Elles étaient âgées de 15 et 16 ans, Julien Lacroix, de 17 ans. Cinq autres femmes ont dénoncé des comportements inappropriés entre 2015 et 2019, certaines ont raconté avoir subi des baisers non consentis.

Quelques minutes après la sortie de l’article du Devoir, Julien Lacroix a publié : « Je ne suis pas un ange, mais pas un démon non plus, et certainement pas le prédateur sexuel qui sévit depuis une décennie comme Le Devoir me décrit. »

Aujourd’hui, il explique : « [Mon] réflexe a été de me mettre avec une agence de PR [relations publiques], puis des avocats. […] Ces gens-là, ils sont payés pour te “protéger”, mais je ne crois pas qu’au final, ce soit gagnant. Ils agissent, je pense, comme si tu étais une compagnie, comme si tu étais une marque, mais au contraire, tu es un humain. » Il a tenté de corriger le tir le lendemain dans un second message : « Je m’excuse donc sincèrement auprès des personnes qui ont été blessées ou déçues par ma publication. » Il a alors annoncé une pause professionnelle.

Julien Lacroix a vécu difficilement les répercussions de ces dénonciations. « J’ai eu de la misère à recevoir toute cette haine-là […] Ç’a été vraiment, vraiment violent. »

Démarche thérapeutique

Quelques semaines avant la publication de notre enquête, à l’été 2020, Julien Lacroix avait entamé une thérapie pour cesser de consommer drogue et alcool.

Son processus thérapeutique et ses prises de conscience, dit-il, se sont accélérés après qu’il se fut retrouvé « front page » dans les journaux. « J’étais conscient que j’étais dérangeant, mais je ne pensais vraiment pas à ce point-là pour être transparent […] puis je t’avoue que ça m’a poussé ça à aller neuf fois plus loin […] J’ai été surpris […], mais en même temps, je respecte entièrement ces personnes-là qui ont pris la parole. »

Il a cette fois entrepris une thérapie de désintoxication fermée de 21 jours à la Maison Jean-Lapointe et poursuivi sa démarche en thérapie externe jusqu’à ce jour. Il anime aussi un groupe formé à la suite de la vague de dénonciations, des hommes « en quête de rétablissement » qui se réunissent chaque semaine pour partager leurs réflexions. Cependant, Julien Lacroix confirme ne pas avoir consulté de spécialistes spécifiquement pour ses comportements sexuels.

« Je pense que ça ne justifie rien, mais l’alcool et la drogue font partie de 95 % des dénonciations [qui me visaient]. C’était un dénominateur commun qui est quand même important », soutient l’artiste.

Mais l’autre dénominateur commun des dénonciations, c’est l’absence de consentement. A-t-il réfléchi à cette notion ? « Oui […], mais je ne vais pas creuser là-dedans », répond-il d’abord. Puis il ajoute : « C’est plus large que ça. Je pense qu’une relation sexuelle, c’est tellement délicat, ce n’est pas pour rien que c’est aussi complexe et que c’est aussi dur d’en parler. C’est qu’on peut vivre la même relation sexuelle et avoir deux versions différentes et que les deux aient raison, soutient-il. Oui, j’ai réfléchi à ça, j’ai réfléchi aussi à l’empathie [à l’égard] de l’autre, à la limite de l’autre. »

Contacter les femmes qui ont dénoncé ses comportements

Durant son processus thérapeutique, Julien Lacroix a contacté cinq des neuf femmes qui l’ont dénoncé, les quatre autres ayant témoigné anonymement. Dans ses messages, il ouvre la porte à une rencontre. Deux ont eu quelques échanges avec lui par écrit, mais aucune n’a accepté de le voir.

Cinq mois après avoir été dénoncé, il publie un long message sur ses réseaux sociaux.

« Ma conjointe était enceinte, pis je voulais qu’elle marche la tête haute quand le monde savait que j’étais son chum. Puis c’était pour ouvrir la discussion aussi avec ces personnes-là… » explique-t-il.

« J’aimerais d’abord présenter mes sincères excuses aux personnes que j’ai blessées. Sachez que je prends la responsabilité de mes actions et que je travaille chaque jour à réparer ce que j’ai brisé chez l’autre et en moi », a-t-il écrit.

Il a reçu beaucoup d’encouragements sur les réseaux sociaux, mais sa sincérité a été mise en doute par quelques-unes de ses dénonciatrices. Une d’entre elles trouvait que ses excuses qui ont eu un retentissement public étaient totalement prématurées. Elle y a vu une opération de relations publiques pour se réhabiliter en vue d’un retour sur scène.

« Il n’y a rien de plus peace que ce message-là et j’avais pris contact avec tout le monde avant pour être sûr que, justement, est-ce qu’il y a une ouverture avant que je publie ça ? Puis ça n’avait pas été le cas, donc j’ai continué mon processus et mon cheminement », soutient-il.

Finalement, Julien Lacroix confirme ne s’être jamais formellement excusé auprès des femmes qui l’ont dénoncé parce qu’il souhaite le faire en personne. Accepterait-il de le faire devant les caméras du Devoir ? « Je peux regarder toutes les caméras et m’excuser profondément, mais je ne trouve pas que ça vaut grand-chose […] Je suis vraiment mal à l’aise et gêné, puis honteux de tous ces comportements-là […], mais je trouve que quand c’est le plus fort et le plus vrai, c’est en privé. » Et donc il ne s’est pas excusé.

Remise en cause de sa dénonciation publique

Julien Lacroix assure appuyer le mouvement de dénonciations : « Je comprends qu’on fait partie d’une révolution et d’un mouvement de dénonciations, et je suis pour. » Il considère cependant que cela aurait été plus bénéfique si son cas s’était réglé en privé. « Le problème […] de faire des dénonciations publiques […], c’est que ça met une pression sur ces filles-là […] Je pense que ça aurait pu être une belle opportunité aussi de régler ça de ne pas avoir la pression de tout le monde de “comment tu te sens par rapport à ça ?” » Il dit également s’être longtemps demandé « à quel point c’était pertinent que ce soit public cette affaire-là, parce que ce n’est pas [arrivé] dans des milieux de travail, c’est des partys de secondaire, de l’arrogance dans les bars pis une relation toxique de six ans ».

« Faut que ça serve à quelque chose tout ça »

Julien Lacroix s’accroche à l’idée que sa démarche puisse nourrir la réflexion collective sur « l’après » des dénonciations. « Je ne peux pas vivre ça, recevoir ça, avoir fait de la peine à du monde, avoir brusqué des gens, faire vivre ça à ma famille sans m’accrocher à “faut que ça serve à quelque chose”. » Il dit être témoin d’une prise de conscience chez les jeunes hommes au nom de qui il peut parler, et insiste sur l’importance de penser aux « garçons qui ne feelent pas, qui savent qu’ils ont fait de la marde, pis qui ont envie d’aller chercher des ressources ».

« Je ne saurais même pas quelles ressources donner à quelqu’un qui me dit demain matin : “Hé, hier dans un party, j’ai été cave, qu’est-ce que je fais ?” […] Je pense qu’il faut commencer à prévenir au plus crisse et ça, ça vient avec des ressources et de nommer les choses justement. »

Remonter sur scène

Encore suivi par 133 000 abonnés sur Instagram, Julien Lacroix dit être conscient que son entrevue ne sera pas nécessairement bien accueillie, mais est prêt à tenter de renouer avec son public. « Mon entourage, ma famille, on le sait, ça va avoir des répercussions, ça va ramener une autre vague de haine… »

Il estime être resté jusqu’à ce jour une personnalité publique. « Je pense que je suis quand même plus connu depuis tout ça pour peut-être d’autres raisons, mais les sites à potins ou les trucs comme ça n’ont pas arrêté de parler de moi […], je n’ai pas disparu de la map », juge-t-il. « L’avantage quand tu fais de l’humour, c’est que tu peux bien te louer des salles et faire des capsules sur Internet [mais] si on ne veut pas te voir, on ne te voit pas. Je ne m’impose à personne. »

Il souhaite à nouveau fouler les planches, sans avoir de projet concret. « Il n’y a pas un agenda caché. Je sais que je veux recommencer à écrire, j’ai toujours voulu réaliser, le stand-up fait partie de moi, donc je sais que oui, je veux recommencer à travailler, mais je ne sais pas sous quelle forme encore », note-t-il.

Le pardon

A-t-il pensé à la réaction des femmes qui l’ont dénoncé et qui ne sont peut-être pas prêtes à le revoir sur des affiches, à la télé ? « Je souhaite que ces personnes-là aussi aillent mieux. Je souhaite qu’un jour, elles puissent passer à autre chose en s’assoyant avec moi ou sans moi. […] Moi, ce que je contrôle, c’est ma démarche. »

Aurait-il pu attendre d’obtenir leur pardon ? « Il n’y a pas de mode d’emploi. Moi je me sens prêt, je sens que mon entourage est prêt, je sens que j’ai fait les bonnes choses. […] Ça ne me tente pas de devenir un gars amer ou en colère. Je sais que même cette entrevue-là va pousser plein de réflexions et va ramener à plein d’affaires intéressantes, je m’accroche à ça pour faire avancer ce dialogue-là. »

Mot de la direction

Le 27 juillet 2020, Le Devoir révélait que l’humoriste Julien Lacroix était visé par des allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles. Neuf femmes nous avaient alors parlé. M. Lacroix avait refusé de parler à notre journaliste Améli Pineda, mais a réagi ensuite avec des messages diffusés sur les réseaux sociaux. Un an et demi plus tard, nous réalisons une entrevue avec lui portant sur sa démarche de réhabilitation. L’entrevue de 45 minutes est diffusée intégralement, à la demande de M. Lacroix. Pourquoi accorder autant d’espace et de temps à cette entrevue ? Il s’agit d’un rare accès à ce type de démarche, et l’intérêt public nous a donc semblé évident. Mais il eût été impensable de diffuser son point de vue sans le soumettre non seulement aux questions de notre reporter, mais aussi à un regard critique posé sur la démarche, dans une quête d’équilibre. Pour y parvenir, nous avons établi quelques conditions essentielles : corroborer ses dires et avoir accès aux intervenants qui le soutiennent dans sa démarche ; tendre le micro à l’ensemble des femmes nous ayant parlé pour recueillir leurs réactions sur la première entrevue publique de l’humoriste ; et situer cette démarche dans le contexte social plus large de la vague #MeToo et des contritions publiques des hommes et des femmes visés par des allégations, en sondant des experts indépendants.

Marie-Andrée Chouinard

Rédactrice en chef



À voir en vidéo