Des victimes présumées aux sentiments partagés après l’entrevue de Julien Lacroix


À la suite de l’entrevue avec Julien Lacroix, Le Devoir a recueilli les réactions des femmes qui l’avaient dénoncé en juillet 2020. Sept des neuf femmes s’expriment sur ce premier entretien public, sur lequel elles ont des opinions très partagées.

En couple pendant six ans avec Julien Lacroix, Geneviève Morin, qui allègue avoir été agressée sexuellement huit mois après leur rupture, estime ne pas avoir son mot à dire sur son retour dans la sphère publique.

Elle se montre nuancée sur la cancel culture (culture de l’annulation), sur l’idée de « fermer la porte à quelqu’un qui tente de faire des efforts ». « S’il parle surtout de son problème d’alcoolisme, j’estime que je n’ai pas grand-chose à dire sur son retour, dit-elle. Aucune des femmes qu’il dit avoir contactées n’a voulu lui parler ou le rencontrer. Lui, il se sent prêt, il décide qu’il est prêt et il dit au Québec “soyez prêt, je reviens”. Ça se peut que oui [le Québec soit prêt], mais ça se peut que non. »

Voir le nom de Julien Lacroix apparaître sur son cellulaire quand il l’a contactée l’été dernier a déclenché une crise de panique chez Kamélia Chartrand, qui l’accuse d’une relation sexuelle non consentante survenue en 2010 et qui a peur de lui. « J’avais le cœur qui débat, la transpiration, les tremblements, la nausée, le souffle court et une sensation d’étouffement », raconte avec émotion la femme qui avait témoigné anonymement en 2020.

Si elle révèle aujourd’hui son identité, c’est qu’elle souhaite qu’il réalise les conséquences sur sa vie. « Ce que j’ai vécu il y a dix ans, j’en suis encore marquée au fer rouge […]. » Elle se pose aussi des questions sur la longueur de l’entrevue : « Pourquoi 45 minutes ? Ça donne l’impression qu’il vaut plus que moi, que c’est quelqu’un qui n’est pas dangereux, qu’il a tout perdu et moi je suis juste la nobodyà qui c’est arrivé. »

Kamélia Chartrand estime que Julien Lacroix n’a pas d’empathie pour elle. « Je veux des excuses écrites et la paix. Et la paix, c’est aussi de savoir que je peux ouvrir la télé sans voir son visage et me retraumatiser pour une énième fois. […] Je considère que la balle est dans le camp du public, et c’est eux qui doivent décider de son sort en connaissance de cause. » Tout comme deux autres femmes, elle croit qu’être une personnalité publique, être sur scène et avoir du succès est « un privilège ».

Gabrielle Prince-Guérard reproche à Julien Lacroix un baiser forcé dans un bar en 2015 et de l’avoir suivie jusque chez elle en insistant lourdement pour avoir une relation sexuelle, qu’elle refusait. Elle aurait voulu qu’il nomme en entrevue ses comportements sexuels inappropriés. « La terminologie, “faire de la marde”, “foirer”, je trouve que ça diminue ce qu’on a vécu. Moi, dans ma tête, “foirer”, c’est ne pas étudier avant son examen de mathématiques et avoir une mauvaise note, et je trouve que ça montre à quel point il ne s’est pas responsabilisé. »

Elle est choquée qu’il dise « qu’on peut vivre la même relation sexuelle et avoir deux versions différentes et que les deux aient raison ». Par ces propos, « il “légitimise” ses actions », s’indigne-t-elle.

À quelques jours de son accouchement, l’humoriste Rosalie Vaillancourt, qui à une autre époque a souvent partagé la scène avec Julien Lacroix et qui a dénoncé des comportements dégradants, ne souhaite pas faire de commentaires.

« Énormément d’énergie »

Deux autres femmes qui ont témoigné anonymement en 2020 soulignent ne pas avoir été contactées par l’artiste, ce qui, selon elles, démontre « qu’il n’a pas pris conscience de ses actes ». « Je pense qu’il ne réalise toujours pas ce qu’il a fait à beaucoup, beaucoup de femmes [… ] Si tu veux faire une introspection […], ça devrait te revenir en tête la fille que tu as embrassée sur le coin d’une rue alors qu’elle te disait qu’elle s’en allait rejoindre son chum […] Puisque je n’ai pas témoigné à visage découvert, je n’existe pas dans sa to do list. »

Une autre, qui allègue avoir été embrassée sans son consentement dans un bar, affirme : « Moi, son retour, ça ne me dérange pas, mais il faudrait qu’il se mette un peu plus à notre place, ça prend énormément d’énergie dénoncer quelqu’un, on ne fait pas ça par gaieté de cœur, c’est vraiment un processus traumatisant, c’est pour ça que moi, j’ai décidé de rester anonyme. »

Une troisième femme, qui l’a dénoncé en préservant son identité pour une relation sexuelle non consentante qui lui aurait été imposée à l’adolescence, est passée à autre chose. « Personnellement, je n’ai pas envie de commenter, je n’ai rien à dire, j’ai tourné la page. S’il y a quelque chose à retenir de mon opinion, c’est que je ne comprends pas trop le pourquoi de lui redonner une tribune pour aller reconquérir ses fans. Pour que lui se sente mieux ? »

Lauriane Palardy ne s’oppose pas à la volonté de Julien Lacroix de reprendre sa vie professionnelle, mais elle aurait voulu qu’il considère l’incidence qu’aura son retour. « Ça aurait été la moindre des choses de nous communiquer qu’il comptait offrir une entrevue dans les médias, nous demander si on était à l’aise, peut-être qu’on aurait dit que non, mais je pense que c’est ça, aussi, le dialogue », mentionne la femme qui avait dénoncé une fellation qu’il l’aurait forcée à lui faire durant son adolescence.

L’ex-conjointe Geneviève Morin rappelle qu’avec huit autres femmes, elle a « parlé de violence » en 2020. « Qu’est-ce que je peux dire sur ses problèmes d’alcool et sa démarche ? Je n’ai pas envie de ternir son cheminement […] il y a juste du beau quand on essaie d’aller chercher de l’aide parce qu’on en a besoin. Moi, je fais la paix avec le fait que je ne vais peut-être jamais entendre ce que j’aurais eu envie d’entendre, pis c’est correct. »

Mot de la direction

Le 27 juillet 2020, Le Devoir révélait que l’humoriste Julien Lacroix était visé par des allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles. Neuf femmes nous avaient alors parlé. M. Lacroix avait refusé de parler à notre journaliste Améli Pineda, mais a réagi ensuite avec des messages diffusés sur les réseaux sociaux. Un an et demi plus tard, nous réalisons une entrevue avec lui portant sur sa démarche de réhabilitation. L’entrevue de 45 minutes est diffusée intégralement, à la demande de M. Lacroix. Pourquoi accorder autant d’espace et de temps à cette entrevue ? Il s’agit d’un rare accès à ce type de démarche, et l’intérêt public nous a donc semblé évident. Mais il eût été impensable de diffuser son point de vue sans le soumettre non seulement aux questions de notre reporter, mais aussi à un regard critique posé sur la démarche, dans une quête d’équilibre. Pour y parvenir, nous avons établi quelques conditions essentielles : corroborer ses dires et avoir accès aux intervenants qui le soutiennent dans sa démarche ; tendre le micro à l’ensemble des femmes nous ayant parlé pour recueillir leurs réactions sur la première entrevue publique de l’humoriste ; et situer cette démarche dans le contexte social plus large de la vague #MeToo et des contritions publiques des hommes et des femmes visés par des allégations, en sondant des experts indépendants.

Marie-Andrée Chouinard

Rédactrice en chef



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