Des investisseurs exploitent les limites de la réglementation pour expulser des locataires à Verdun

Wendy Keating (bleu) et Denise Valade, deux locataires qui craignent d’être évincées de leur logement respectif qu’elles occupent depuis plusieurs décennies dans Verdun. Ici dans le sous-sol de l’appartement de Wendy.
Photo Valerian Mazataud Le Devoir Wendy Keating (bleu) et Denise Valade, deux locataires qui craignent d’être évincées de leur logement respectif qu’elles occupent depuis plusieurs décennies dans Verdun. Ici dans le sous-sol de l’appartement de Wendy.

L’arrondissement de Verdun envisage de resserrer sa réglementation en réaction aux pratiques de deux investisseurs qui vident des logements de leurs occupants pour en faire des copropriétés à vendre, prenant au dépourvu des locataires forcés de quitter leur logement abordable dans un secteur de Montréal en plein embourgeoisement.

Depuis près de 15 ans, l’entrepreneur Mathieu Gauthier gagne sa vie en achetant de vieux édifices pour ensuite les rénover et les vendre en morceaux, sous forme de copropriétés indivises. En agissant ainsi, l’investisseur, qui demeure à Verdun, affirme contribuer à la revitalisation de cet arrondissement, où lui et son associé Dominic Giard accumulent depuis quelques années les acquisitions de bâtiments résidentiels.

Dans leur démarche, les deux entrepreneurs tentent de convaincre les locataires qui demeurent dans ces immeubles de quitter les lieux, en échange d’une compensation financière de plusieurs milliers de dollars. Certains cèdent alors à la tentation, tandis que d’autres continuent de se battre dans l’espoir de conserver le droit de demeurer dans leur appartement.

C’est notamment le cas de Wendy Keating, qui demeure depuis 30 ans dans un grand logement situé dans un des deux quadruplex de la rue Godin lorgnés par Mathieu Gauthier et Dominic Giard. Ces derniers ont acheminé une lettre aux locataires de ces deux bâtiments dès le mois d’octobre pour leur proposer de quitter les lieux d’ici au 30 juin 2022 en échange d’un dédommagement financier.

« Je demeure ici depuis 30 ans. J’ai fait grandir toute ma famille ici », raconte Mme Keating, qui envisage de se rendre devant le Tribunal administratif du logement (TAL) pour conserver le droit de rester dans son logement. « J’ai fini par lâcher prise », confie pour sa part son voisin, Marcel Chatelois. Après des mois de « stress », l’homme de 75 ans quittera bientôt son appartement pour déménager à LaSalle. « Je suis tanné de me battre. »

« Il a dit qu’il allait m’évacuer, d’une manière ou d’une autre », raconte pour sa part l’ancien locataire d’un autre bâtiment acquis par les deux investisseurs, qui s’est alors senti intimidé. L’homme a depuis déménagé ailleurs à Verdun, après avoir tenté en vain devant le TAL de conserver le droit de rester dans son appartement.

Mathieu Gauthier multiplie d’ailleurs les moyens pour entrer en contact avec ses locataires dans le but de les convaincre de signer des ententes de non-renouvellement de bail, ont confié plusieurs d’entre eux au Devoir.

J’ai fini par lâcher prise. Je suis tanné de me battre.

« Il m’a envoyé des courriels et des SMS […]. Parfois, c’était plusieurs appels de suite », confie Jocelyn Laplante, qui a quitté son logement de la rue Moffat il y a à peu près trois mois pour déménager ailleurs à Montréal.

Contacté par Le Devoir, Mathieu Gauthier assure être « respectueux et à la recherche de solutions » dans l’ensemble de ses communications avec « [ses] locataires ». Concernant les requêtes répétées citées par plusieurs locataires, il assure par courriel que « tous ces agissements ont été faits avec discernement et en toute légalité ».

« Une faille »

Depuis l’automne 2020, l’arrondissement de Verdun interdit les conversions de logements locatifs en condominiums. Ce moratoire, qui s’applique aux copropriétés divises, ne concerne toutefois pas les copropriétés indivises, où les acheteurs sont collectivement propriétaires de l’immeuble. Quant à la fusion de deux logements à des fins d’agrandissement, celle-ci demeure possible dans les bâtiments de quatre logements et moins de l’arrondissement.

« Il y avait quand même le désir des propriétaires occupants d’agrandir leur espace pour rester dans le quartier et de vivre avec leur famille, qui se voyaient brimer dans leurs droits. On a essayé de chercher l’équilibre », explique la mairesse de Verdun, Marie-Andrée Mauger. Elle reconnaît néanmoins que ces exceptions à la réglementation de l’arrondissement peuvent représenter « une faille pour les gros investisseurs », comme Mathieu Gauthier et Dominic Giard, dont elle déplore les façons de faire. « Ça m’écœure vraiment », lâche-t-elle.

La mairesse évoque d’ailleurs la possibilité que l’arrondissement resserre sa réglementation afin que la fusion de deux logements « ne soit aucunement de plein droit ». Une demande de dérogation serait alors exigée systématiquement. « C’est dommage, parce que pour un simple propriétaire occupant, ça va lui coûter plus cher de réaliser son projet, mais si ça permet de prévenir des abus, on va le faire. On ne l’exclut pas », indique Mme Mauger. L’arrondissement ne peut toutefois pas interdire complètement les évictions liées à des travaux majeurs d’agrandissement, puisque le Code civil du Québec le permet, rappelle l’élue.

Sans permis

 

Le Devoir a par ailleurs appris que Mathieu Gauthier et Dominic Giard ont acheminé des lettres concernant des avis de non-renouvellement de bail à plusieurs locataires avant d’être officiellement propriétaires des bâtiments où logent ceux-ci. Dans certains immeubles où des locataires ont déjà quitté les lieux sous la pression des deux investisseurs, ces derniers n’ont toujours obtenu aucun permis de la part de l’arrondissement, a confirmé celui-ci par courriel. C’est notamment le cas de bâtiments situés sur les rues Godin et Moffat.

« Nous respectons les règlements du TAL, respectons toutes les lois et tous les règlements municipaux et améliorons Verdun, en agissant en bons citoyens corporatifs », assure pour sa part Mathieu Gauthier.

Certaines lettres acheminées par l’entrepreneur à des locataires, en plus de préciser que les actions des investisseurs respectent le cadre légal en vigueur, ajoutent que celles-ci sont « encouragées » par l’arrondissement de même que par « plusieurs de ses élus ». Des propos qui ont fait bondir Marie-Andrée Mauger.

« On peut entretenir le patrimoine bâti sans avoir de telles manœuvres pour sortir les locataires systématiquement et faire des rénovations majeures. Ce n’est pas vrai que c’est encouragé par l’arrondissement, et je ne veux plus voir cette citation-là dans les lettres de M. Gauthier », insiste-t-elle.

M. Gauthier s’est pour sa part fait avare de commentaires sur cette mention dans certaines de ses lettres à des locataires. « Je ne commenterai pas plus les conversations privées que j’ai eues avec des élus au fil des années, dans toutes sortes de contextes, car je suis résident du quartier », a-t-il écrit.

 

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