Simon Jolin-Barrette, l’élu des mille et une réformes

Depuis son entrée en politique, Simon Jolin-Barrette roule à un train d’enfer. Le ministre a déposé 11 projets de loi depuis 2018.
Renaud Philippe Le Devoir Depuis son entrée en politique, Simon Jolin-Barrette roule à un train d’enfer. Le ministre a déposé 11 projets de loi depuis 2018.

Il travaille «comme s’il n’y avait pas de lendemain» et essuie de vives critiques pour les délicates réformes qu’il mène de front. Mais de plus en plus, le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, se libère de l’image austère qui lui colle à la peau depuis son arrivée en politique. Avant la relâche parlementaire des Fêtes, «Le Devoir» a fait le bilan avec cet élu hyperactif.

La scène n’est pas passée inaperçue : les yeux embués, la gorge nouée, Simon Jolin-Barrette a livré ses remarques finales sur le projet de loi visant la création d’un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et conjugale, le 11 novembre, en se laissant envahir par l’émotion.

« Tout le monde qui me connaît personnellement sait que je ne suis pas comme ça, que j’ai des émotions. » Dans la salle des Premiers-Ministres de l’Assemblée nationale, où il rencontre Le Devoir, le ministre rejette l’étiquette de « robot » que lui ont accolée des médias et même son chef, François Legault, à l’émission Infoman.

« Le casting dans lequel on est placé parfois, il n’est pas fait par nous. Moi, honnêtement, j’essaie d’être le plus à l’écoute possible, j’essaie de faire les compromis qui sont nécessaires, comme leader [parlementaire] aussi », affirme l’élu, qui est installé sous les portraits des ex-premiers ministres Bernard Landry, Pauline Marois et Jean Charest.

Depuis son entrée en politique, il roule à un train d’enfer. Le ministre — dit « réformateur » par son entourage — a déposé 11 projets de loi depuis octobre 2018. Au moment où ces lignes étaient écrites, il y avait encore dans la métropole des affiches rappelant la controverse causée par son plus récent projet législatif, jugé transphobe avant qu’il ne soit corrigé pour répondre aux critiques. « Jolin-Barrette, sors de mes bobettes », lisait-on ici et là.

En entrevue, Simon Jolin-Barrette se défend d’avoir volontairement assoupli son approche au cours des derniers mois. « Je n’ai pas changé comme personne. J’ai toujours été quelqu’un d’émotif. Mais c’est sûr que, dans les fonctions que j’ai, il faut aussi démontrer une détermination et il faut pouvoir livrer. Il y a beaucoup de critiques en politique », fait-il remarquer.

Quand il s’est cassé les dents sur la transformation du Programme d’expérience québécoise (PEQ), une cinquantaine d’étudiants étrangers, certains en larmes, sont venus l’interpeller à l’Assemblée nationale. Quand il a lancé sa réforme de la loi visant l’indemnisation des personnes victimes d’infractions criminelles (IVAC), le père de Daphné Huard-Boudreault, assassinée par son ex-conjoint, a demandé au gouvernement s’il avait un cœur. La Cour du Québec l’a sévèrement rabroué quand il a déposé son projet de loi visant la création d’un tribunal spécialisé. Cette même Cour l’a d’ailleurs poursuivi puisqu’elle souhaite — contrairement au ministre — que ses juges puissent s’exprimer en français et en anglais.

« C’est difficile, les critiques », laisse tomber le jeune élu. Mais il ajoute immédiatement qu’il a ouvert une série de chantiers pour les bonnes raisons. « Donc est-ce que les réformes, elles sont parfaites, dans le meilleur des mondes ? Peut-être pas. Mais ce sont des avancées significatives que l’on fait. Les réformes qu’on fait comportent leur lot de défis, mais on améliore beaucoup les choses », souligne-t-il.

Des réformes attendues

 

Bon nombre des programmes qu’il transforme attendaient d’être retouchés depuis des décennies. Sa révision de l’IVAC ? « Ça faisait 30 ans qu’on en parlait, mais ça n’avait pas été fait parce que les ministres précédents n’en avaient pas fait une priorité », dit-il. La réforme de la Charte de la langue française ? « Jamais le Parti québécois n’est allé aussi loin que nous depuis 1977 [année de la loi 101] », juge l’élu.

Il a aussi entrepris une refonte du droit de la famille, dont les principes remontent aux années 1980. Dès janvier, il s’attend à ce que les premiers projets pilotes du tribunal spécialisé en matière de violence conjugale et sexuelle se déploient. Ce sera une première au Québec.

« Moi, je pense qu’en politique, il n’y a pas de lendemain », lance-t-il quand Le Devoir lui demande combien de temps il va pouvoir tenir le rythme. « La politique, c’est un moment dans notre vie où les gens nous font confiance. Ils nous donnent un mandat représentatif. Donc pendant que vous êtes là, vous “êtes bien mieux” de faire de quoi. Parce que ça se peut que vous ne soyez pas là la prochaine fois. »

M. Jolin-Barrette dit avoir vu « plein de politiciens ne rien faire, s’asseoir et dormir au gaz ». « Mais moi, ce n’est pas l’approche que je prends », ajoute-t-il, comme s’il fallait encore souligner cette évidence.

La politique, c’est un moment dans notre vie où les gens nous font confiance. Ils nous donnent un mandat représentatif. Donc pendant que vous êtes là, vous “êtes bien mieux” de faire de quoi. Parce que ça se peut que vous ne soyez pas là la prochaine fois.

Malgré les divergences qui ont attiré l’attention du public, il assure que la collaboration avec les institutions (la Cour du Québec, le Conseil de la magistrature, le Barreau) se passe « très bien » depuis qu’il est en poste. « Je crois que, dans une démocratie, chaque institution joue son rôle », dit-il. « C’est sûr que moi, comme ministre de la Justice, je veux que les choses changent, je veux les améliorer, et c’est pour ça que je suis en politique. »

Le ministre insiste sur la nécessaire modernisation du système de justice et du droit. « Ce n’est pas parce que ça fonctionne comme ça depuis des années que ça ne doit pas se moderniser », croit-il. « Et le frein au changement, il est dans plusieurs endroits dans la société. […] Le droit, parfois il est en avant, des fois, il est en arrière. Et souvent au cours des dernières années, il était plus en arrière. »

Il y a deux ans, un portrait de M. Jolin-Barrette le présentait comme un « discret nationaliste ». Il esquisse un sourire quand on le lui rappelle. « C’est dur à cacher que je suis un nationaliste », s’amuse-t-il. En toute fin de rencontre, il insiste sur l’importance de sa réforme de la Charte de la langue française. « On va continuer à faire des réformes et on ne va pas s’arrêter là », assure-t-il.

Jolin-Barrette sur…

…la conciliation travail-famille : « On doit adapter le Parlement si on veut avoir plus de jeunes, plus de femmes en politique aussi », dit celui qui vient tout juste d’accueillir un deuxième enfant. « La pandémie, avec les horaires, ça nous a permis de faire ça. J’ai fait en sorte [en tant que leader parlementaire] de ne plus siéger le soir, donc ça, ça aide certains parents. »

… son rôle de leader parlementaire : « C’est sûr dans ma fonction de leader au Salon bleu, ma job, c’est de protéger le gouvernement, de protéger les collègues quand ils se font affubler de plein de [qualificatifs] qui sont non fondés », lance-t-il. L’élu s’est fait remarquer pour ses remarques partisanes et son impatience lors des périodes de questions.

…les critiques de sa réforme de l’IVAC : « Il y a des gens […] qui disent, au nom des victimes : “ah, ce n’est pas bon ce projet de loi”. Mais quelle est la véritable raison ? C’est parce qu’ils ont des intérêts financiers importants avec un régime qui est appliqué d’une certaine façon, donc le régime actuel », juge-t-il.



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