Montréal en mal d’inclusion sociale

Des règlements qui judiciarisent les sans-abri, une communauté autochtone qui ne se sent pas entendue et un accès inégal à divers services communautaires sont quelques-uns des problèmes en matière d’inclusion sociale auxquels Montréal doit faire face.

Or, une meilleure intégration des différentes communautés dans la société pourrait contribuer à la prévention du crime, estiment des experts et des organismes.

La question de l’inclusion sociale s’impose de plus en plus dans les discours politiques à Montréal, tant de la part de l’administration de Valérie Plante que de l’opposition.

La Ville a d’ailleurs présenté à la mi-septembre un nouveau plan d’action à l’horizon de 2025, dans lequel elle « réaffirme son engagement à devenir plus solidaire, équitable et inclusive », notamment en offrant un accès élargi aux services de la Ville et en s’attaquant au racisme systémique.

À l’étape du discours

Or, « en matière d’inclusion, on est encore à l’étape du discours », déplore le directeur général de la Clinique Droits Devant, Bernard Saint-Jacques. Son organisme déplore depuis des années le profilage social dont sont victimes les personnes en situation d’itinérance à Montréal.

Une récente recherche universitaire montre notamment que les sans-abri de la métropole reçoivent annuellementdes milliers de constats d’infraction de la part des forces de l’ordre pour avoir enfreint des règlements municipaux qui, par défaut, les visent davantage. Il s’agit notamment de l’interdiction de flâner dans l’espace public, d’y consommer de l’alcool ou de s’y trouver en état d’ébriété.

Une révision de ces règlements a été mise en branle par la Ville en vue de réduire les cas de profilage social, mais ce processus a été retardé par la pandémie. « C’est un dossier sur lequel nos services travaillent », assure la nouvelle responsable de l’inclusion sociale et de l’itinérance au comité exécutif, Josefina Blanco.

Dans les dernières années, la Ville a d’ailleurs mis en place plusieurs mesures visant à aider les itinérants. Le poste de protecteur des itinérants a notamment été confié en 2016 à l'ancien directeur général du magazine L’Itinéraire, Serge Lareault.

Puis, un forum a eu lieu en 2019 à la Grande Bibliothèque de Montréal pour aborder les différentes questions de cohabitation sociale avec les sans-abri, en présence notamment de groupes communautaires, de représentants de la Ville et du Service de police de la Ville de Montréal.

Un enjeu démocratique

 

Mais une véritable inclusion sociale des itinérants ne pourra se faire sans qu’on permette à ceux-ci de se réunir et de faire entendre leur voix auprès de la Ville, estime le professeur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal Michel Parazelli, qui est l’auteur principal du livre Itinérance et cohabitation urbaine, paru cette année aux éditions des Presses de l’Université du Québec.

« L’enjeu, c’est un enjeu démocratique, c’est-à-dire qu’on doit reconnaître la place des personnes en situation d’itinérance », dit l’expert, qui estime que ceux-ci devraient avoir leur mot à dire quant aux décisions de la Ville qui les concernent.

Bernard Saint-Jacques pense ainsi que l’administration municipale devrait contribuer à la création de lieux de rassemblement des sans-abri où ceux-ci pourraient « faire valoir leurs positions » et se « faire entendre » de la part de l’administration municipale sur différents enjeux au sein d’un groupe qui pourrait aussi réunir des pairs aidants qui ont vécu dans la rue dans le passé, mais s’en sont sortis.

« Il y a matière à réflexion et on est ouverts » à cette proposition, affirme Mme Blanco.

Contradictions

 

Michel Parazelli fait par ailleurs état de « contradictions » entre le discours politique en faveur d’une ville inclusive et différentes « pratiques » mises en application sur le terrain. Il note à ce sujet le démantèlement musclé du campement de la rue Notre-Dame en décembre 2020 et les amendes remises à des sans-abri l’hiver dernier pendant le couvre-feu, avant qu’une exemption leur soit accordée.

« L’inclusion sociale, ça passe par le fait d’avoir accès à un logement à long terme », estime pour sa part Josefina Blanco. Projet Montréal a d’ailleurs pris l’engagement, en campagne électorale, de créer 1200 logements destinés aux personnes en situation d’itinérance ou à risque de le devenir d’ici quatre ans.

Pas dans ma cour

 

Montréal fait par ailleurs face à des défis d’inclusion des Autochtones sur son territoire, dont le nombre a plus que doublé entre 2001 et 2016 pour atteindre alors plus de 12 000 individus, selon le dernier recensement de Statistique Canada. Ce nombre atteint environ 35 000 dans la grande région de Montréal.

Dans les dernières semaines, le décès d’Elisapie Pootoogook, une femme de 61 ans originaire de Salluit, un village nordique du Nunavik, a mis en lumière le manque de ressources destinées aux différentes communautés autochtones qui vivent à Montréal.

Or, tandis que l’organisme Projets autochtones du Québec peine à trouver un lieu où concrétiser son projet de refuge ouvert 24 heures sur 24, Résilience Montréal fait face au phénomène du « pas dans ma cour » dans ses efforts pour convertir la tente qui sert de centre de jour de façon temporaire au square Cabot en une ressource permanente dans un bâtiment.

« Les gens vont dire que le legs des pensionnats autochtones, l’éradication de l’identité, la violence et l’itinérance, ça doit cesser. Mais quand on veut mettre une ressource [pour les itinérants autochtones] dans leur voisinage, il y a un non très fort », déplore ainsi le directeur général de Résilience Montréal, David Chapman. Or, « comment la société peut-elle progresser sans que personne ne fasse des sacrifices ?  » enchaîne-t-il.

La directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, Nakuset, constate pour sa part qu’elle est bien souvent la seule membre des Premières Nations à être invitée autour de la table lorsque la Ville prend des décisions concernant la mise en place de ressources destinées aux Autochtones. « Est-ce que c’est de l’inclusion quand on doit forcer notre place [au sein des instances décisionnelles] ? » lance Nakuset, qui demande à la Ville d’être davantage « à l’écoute des besoins » des membres des Premières Nations à Montréal.

Une question de sécurité publique

 

Une meilleure inclusion sociale des différentes communautés est par ailleurs essentielle dans une perspective de sécurité publique, estime Pierreson Vaval, le directeur d’Équipe RDP, un organisme qui intervient auprès des jeunes dans le nord-est de Montréal.

Pour ce faire, « une diversité » dans l’offre de services communautaires destinés entre autres aux jeunes est nécessaire, estime-t-il, en évoquant la création de nouvelles infrastructures sportives de même que la mise en place de services de mentorat pour faciliter la recherche d’un emploi.

« C’est très important de s’assurer que tout le monde puisse y trouver son compte » afin d’assurer une meilleure « cohabitation sociale » et de prévenir une escalade des tensions, enchaîne M. Vaval, qui note que la Ville ne peut se contenter d’opter sur « la répression » pour contrer la hausse des violences armées à Montréal, entre autres en ajoutant plus de policiers dans les rues de la métropole.

Mme Blanco reconnaît d’ailleurs que la Ville doit s’attarder à réduire les inégalités qui persistent entre l’offre de services communautaires proposés entre les différents arrondissements de Montréal.

« Il faut s’assurer que les investissements publics aillent au bon endroit pour que ces écarts d’un arrondissement à l’autre soient réduits », ajoute la conseillère municipale.

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