Des religieuses auraient aussi agressé sexuellement des enfants

Les abus présumément commis par des religieuses sont encore méconnus au Québec.
Photo: iStock Les abus présumément commis par des religieuses sont encore méconnus au Québec.

Le scandale des abus dans l’Église catholique ne serait pas uniquement le fait de prêtres agresseurs, mais également de religieuses qui auraient commis des abus sexuels, physiques et psychologiques de centaines d’enfants québécois. Au cours des dernières semaines, Le Devoir a recueilli les témoignages de 15 Québécois qui affirment avoir été marqués de manière indélébile par des abus présumément commis par des religieuses. Un phénomène encore méconnu.

À noter qu’aucune des allégations formulées dans ce reportage n’a encore été prouvée juridiquement. Les congrégations visées dans cet article, tout comme leurs avocats, n’ont pas voulu répondre à nos questions en raison des procédures judiciaires en cours. 

Bernard (prénom fictif) avait 4 ans lorsqu’il a gravi pour la première fois les marches de l’orphelinat du Mont d’Youville, à Québec. « Mes parents venaient de se séparer », raconte l’homme qui désire préserver l’anonymat puisque son entourage n’est pas au courant des détails de son histoire. Inconsolable, le jeune garçon pleurait énormément à son arrivée, en 1951, à l’établissement géré par les Sœurs de la charité de Québec.

Une religieuse — « petite, grassouillette, avec le menton poilu » — l’a alors pris sous son aile. « Elle s’est occupée de moi. Elle était douce et fine », relate Bernard. La religieuse le prenait à part des autres, le consolait et lui permettait même de rester à l’intérieur lorsqu’il faisait très froid dehors. « J’étais gâté. »

Tranquillement, et « avec douceur », les abus sexuels ont ensuite débuté, d’abord au moment du bain, puis à d’autres occasions, allègue Bernard. « Ça a été fait par une approche amicale et gentille », explique-t-il. « Elle jouait avec mon sexe, elle se frottait dessus. Moi, je savais pas si c’était bien ou pas. »

La nuit, la religieuse venait parfois le chercher dans le dortoir, indique-t-il. « Elle m’amenait [dans sa chambrette] pour que je dorme avec elle. » Celle-ci en aurait profité pour le masturber à nouveau, mentionne Bernard. « J’étais souvent là. »

L’homme de 74 ans affirme avoir été marqué au fer rouge par les agressions qu’il dit avoir subies.

« Ça a développé en moi une agressivité terrible envers les autres. […] Je suis resté obsédé [par le sexe], mais j’ai jamais agi avec violence. J’ai toujours eu la même approche gentille [que celle de la religieuse]. »

Nue dehors en hiver

Hélène (prénom fictif) a vécu dans le même orphelinat que Bernard pendant trois ans, au début des années 1950. « J’oublie pas, la plaie se rouvre souvent. »

Au Mont d’Youville — le bâtiment, situé à Beauport, existe encore —, la jeune fille pleurait souvent. « Une fois, les religieuses [des Sœurs de la charité de Québec] m’ont mise nue dehors en plein hiver pour que j’arrête de pleurer. J’ai été attachée après le bras de la galerie pendant quelques minutes », témoigne la dame de 77 ans, qui souhaite préserver l’anonymat pour éviter que cette histoire fasse à nouveau intrusion dans sa vie.

Au réfectoire, elle vomissait parfois en mangeant son gruau. « [La sœur] me disait : à soir, tu vas manger ça [le gruau avec le vomi], sinon tu mangeras pas d’autres choses. » La religieuse gardait alors son assiette, et la jeune fille devait manger son vomi au prochain repas, rapporte-t-elle. « C’est arrivé plusieurs fois. »

La dame, qui dit avoir été battue à plusieurs reprises par des religieuses, se souvient également d’épisodes où elle aurait été humiliée lorsqu’elle faisait pipi au lit. Elle soutient qu’une religieuse la mettait nue à son réveil devant les autres enfants pour la punir. « Elle prenait 10 enfants et leur disait de me donner une volée. » Hélène devait ensuite se promener avec son piqué sale sur sa tête, raconte-t-elle. « Les autres riaient de moi. »

« Ça a fait de moi quelqu’un de très rebelle, de très dur durant l’adolescence. Je fessais les autres pour être sûre de ne plus me faire fesser. »

Pour panser leurs plaies, Hélène et Bernard ont uni leurs voix à celles de plus de 500 victimes présumées qui se sont inscrites à l’action collective autorisée contre les Sœurs de la charité de Québec pour les abus présumément commis au Mont d’Youville.

Thérapie quotidienne

« On n’est pas capable d’oublier ça », crache Michel, qui souhaite uniquement être désigné par son prénom pour ne pas que son passé resurgisse dans sa vie. « J’ai été en thérapie tous les jours pendant sept ans, dit-il. J’ai fait trois tentatives de suicide. Il y a encore des journées où j’aimerais bien mieux être mort que vivant. »

De 3 à 7 ans, Michel — né d’une mère et d’un père inconnus — a été hébergé à la crèche d’Youville, à Montréal, où il dit avoir subi des abus sexuels, physiques et psychologiques de la part de religieuses des Sœurs grises de Montréal.

Le septuagénaire allègue avoir été agressé au moment du bain par des religieuses qui, sous prétexte de le laver, lui caressaient le pénis. « Elles nous jouaient entre les jambes et elles disaient : on va te montrer comment faire pour nettoyer [ton pénis]. Quand ça fait sept ou huit coups, tu dis : eille, le nettoyage est-tu fini ? » L’homme affirme que lorsqu’il ne se laissait pas faire, il se faisait battre — comme à bien d’autres occasions.

Je voudrais obtenir la paix et qu’elles reconnaissent leurs torts.

 

« On reste marqué à vie, s’enflamme Michel, qui vit aujourd’hui dans la pauvreté et la solitude. C’était quoi leur but de nous agresser et de nous fesser dessus ? Quand on tombait à terre, elles nous fessaient avec leurs pieds. Ça a donné du monde comme moi, qui est tellement enragé. » L’homme dit aussi avoir subi une violence psychologique constante à l’orphelinat. « Elles me disaient : tes parents n’ont même pas voulu te garder, ils se sont débarrassés de toi et ils ne veulent pas te voir. »

« Encore aujourd’hui, j’essaye de m’en sortir, lâche Michel. Mais c’est là, à l’intérieur de moi, et ça veut pas s’en aller [les souvenirs des agressions]. »

Agresseur à son tour

Comme Michel, Philippe R. Matte a fréquenté la crèche d’Youville, située à l’époque sur le chemin de la Côte-de-Liesse, à Montréal. Pour l’homme de 81 ans, le drame des agressions qu’il aurait subies dans l’enfance s’est poursuivi jusque dans la répétition des actes à l’âge adulte. « J’ai touché des enfants », confie celui qui a purgé une peine de prison pour les gestes qu’il a posés.

L’octogénaire — né en 1940 d’une mère célibataire à l’hôpital de la Miséricorde, à Montréal — affirme avoir subi des attouchements sexuels au moment du bain (« elle prenait mon pénis et jouait avec ») ainsi que des abus physiques (« elle s’en donnait à cœur joie — plus je criais, plus j’en avais ») et psychologiques (« elles me traitaient de bâtard ») commis par des membres des Sœurs grises de Montréal. « Mais ça n’excuse pas ce que j’ai fait. »

Comme bien d’autres personnes interrogées, il déplore le peu d’éducation qu’on lui a offert. « Je végétais : j’étais logé, nourri, habillé, point. »

Philippe R. Matte précise que ce ne sont pas toutes les religieuses qui abusaient des enfants. « On voyait pour certaines que c’était leur vocation [de s’occuper des enfants]. »

Tout comme Michel et Philippe R. Matte, une trentaine de victimes présumées se sont jointes à la demande d’autorisation pour exercer une action collective contre les Sœurs grises de Montréal pour des abus qui auraient été perpétrés à la crèche d’Youville, à l’école Notre-Dame-de-Liesse et à l’Orphelinat catholique de Montréal.

Par ailleurs, quelque 120 victimes présumées se sont manifestées dans le cadre de procédures similaires intentées contre les Sœurs de la Providence (ou Sœurs de charité de la Providence) pour des abus présumément commis à l’Institution des sourdes-muettes de Montréal.

Dans cette procédure, la membre désignée — dont l’identité est protégée — allègue notamment que deux religieuses utilisaient des statues de la Vierge Marie et des débarbouillettes enroulées avec du ruban adhésif autour d’abaisse-langues comme jouets sexuels qu’elles lui inséraient dans le vagin.

Un tabou

Bien que près de 700 victimes présumées participent à trois procédures judiciaires en cours, les abus allégués qui auraient été commis par des religieuses demeurent encore méconnus et peu documentés au Québec. « Il y a non seulement le tabou de l’abus sexuel qui est lui-même fort, mais aussi le tabou de l’abus commis par une personne du même sexe [une femme sur une petite fille] », décrit Me Jessica Lelièvre, qui mène le dossier pour la Maison des femmes sourdes de Montréal.

En lançant l’action collective contre les Sœurs de la charité de Québec (Mont d’Youville), Me Jean-Daniel Quessy pensait d’ailleurs n’avoir affaire qu’à des agressions commises par des hommes laïcs à l’emploi de la congrégation. « Rien ne pouvait nous laisser penser que des religieuses avaient agressé sexuellement des enfants. Mais le téléphone s’est mis à sonner, et on s’est fait raconter des histoires absolument terribles », affirme-t-il.

Des excuses

Dans ces trois dossiers judiciarisés, aucune discussion n’a cours en ce moment pour en arriver à une entente à l’amiable. Les cabinets d’avocats représentant les Sœurs de la charité de Québec, les Sœurs grises de Montréal et les Sœurs de la Providence, de même que le CIUSSS de la Capitale-Nationale — aussi visé par l’action collective concernant le Mont d’Youville —, n’ont pas voulu répondre à nos questions en raison des procédures judiciaires en cours.

Plusieurs personnes interrogées ont déploré la longueur de ces processus judiciaires. D’autant que ce sont surtout des excuses et une reconnaissance des abus subis — plus qu’une indemnisation financière — qui sont attendues par nombre de victimes présumées.

« Je voudrais obtenir la paix et qu’elles reconnaissent leurs torts », explique Michel, qui dit toutefois douter qu’un tel geste ne soit jamais posé. À 81 ans, Philippe R. Matte s’accroche lui aussi à l’espoir de paroles réparatrices. « J’ai besoin de me libérer de tous ces traumatismes. »

Avec Ulysse Bergeron

Un ancrage historique

La congrégation des Soeurs de la charité de Montréal — mieux connue sous le nom des Soeurs grises de Montréal — a été fondée en 1737 par Marguerite d’Youville. Vouées « aux pauvres, aux infirmes et aux enfants abandonnés », les Soeurs grises ont adopté une mission de « compassion envers les personnes les plus démunies de la société ». De 1925 à 1972, elles ont exploité la crèche d’Youville, sur le chemin de la Côte-de-Liesse, qui a accueilli 78 200 orphelins ou enfants dont les parents ne pouvaient s’occuper d’eux.

En 1849, Marcelle Mallet, une religieuse des Soeurs de la charité de Montréal, est partie à Québec fonder une congrégation autonome. De 1925 à 1996, les Soeurs de la charité de Québec — dont les activités étaient axées autour de l’enseignement, des soins de santé et de l’assistance sociale — ont exploité un orphelinat dans l’ancienne municipalité de Giffard (aujourd’hui Beauport). En 1965, l’orphelinat a pris le nom de Mont d’Youville. Il se définissait à l’époque comme « une institution-internat de protection reconnue d’assistance publique » qui était financée par les ministères des Affaires sociales et de l’Éducation. Le Mont d’Youville pouvait accueillir jusqu’à 600 pensionnaires à la fois.

Fondée à Montréal en 1843 par Émilie Tavernier-Gamelin, la congrégation des Soeurs de charité de la Providence a pour mission de répondre aux besoins des personnes pauvres, malades et marginalisées. En 1851, la congrégation a fondé l’Institution des sourdes-muettes de Montréal, située à l’époque au coin des rues Saint-Denis et Cherrier. La majorité des élèves résidaient sur place pour y apprendre le catéchisme, la lecture, l’écriture, les mathématiques et la couture. L’établissement a fermé ses portes en 1975.


Si vous êtes victime de violence sexuelle, vous pouvez contacter un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) près de chez vous. Cliquez ici pour en voir la liste ou appelez la ligne Info-aide violence sexuelle au 1 888 933-9007.



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