Une église évangélique à la foi virulente

Des dizaines de personnes ont contracté la COVID-19 et au moins deux personnes en sont mortes après avoir fréquenté l’église évangélique Good News Chapel de Saint-Léonard, à Montréal. Malgré ce triste bilan, le pasteur Steve Gesualdi prêche tous les dimanches en comparant les vaccins, les masques et le passeport sanitaire à « un système sorti du livre de Satan ».

La plupart des fidèles de l’église Good News Chapel de Saint-Léonard refusent de témoigner à visage découvert par crainte de représailles. La communauté d’environ 500 personnes est tissée serrée, et le tabou, bien ancré. Mais Carol Mastracchio « n’en peut plus ». L’infirmier a contracté la COVID-19 auprès d’un proche qui fréquente l’église, et les malades se multiplient autour de lui à cause des rassemblements du dimanche. « Heureusement, je suis vacciné, loin des respirateurs artificiels et de la mort. Mais ceux qui ne sont pas vaccinés sont à l’hôpital maintenant, confie-t-il. Je ne peux pas vous dire comment la négligence [des leaders religieux] me rend malade. »

Sa frustration est partagée par au moins une dizaine de personnes qui gravitent autour de l’église sise sur le boulevard Couture. Selon leurs témoignages recueillis par Le Devoir, les vaccins y sont honnis, les masques, ridiculisés, et la distanciation sociale est vue comme une hérésie.

Cette colère sourde résonne auprès d’une dame dont l’un des membres de la famille se trouve aux soins intensifs depuis peu. « On lui avait parlé du vaccin, mais elle a dit : “Ce n’est pas grave, je serai protégée.” […] Avant de se faire entuber, de se faire endormir, elle a dit qu’elle aurait dû se faire vacciner, qu’elle aurait dû nous écouter. »

« [Le pasteur] nous fait sentir qu’on n’a pas assez de foi. Le résultat, c’est que le monde s’accumule à l’urgence », raconte une autre dame proche de la communauté évangéliste.

Les rapports de la Direction régionale de santé publique de Montréal sur les éclosions survenues depuis le mois d’octobre parlent d’une éclosion déclenchée lors d’un rite religieux pratiqué sur le territoire du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, sans le nommer.

Dès le 18 octobre, 7 cas liés à cette éclosion étaient rapportés, puis une douzaine la semaine suivante. Le 2 et le 9 novembre, le bilan des cas actifs s’élevait encore à 12 infections chaque semaine. Le dernier relevé, qui date du 30 novembre, faisait encore état de 10 cas actifs.

Carol Mastracchio estime qu’une cinquantaine de personnes pourraient avoir été contaminées lors des cérémonies religieuses. Un autre membre de la communauté croit que « des douzaines de personnes, assurément » ont contracté la COVID-19 dans l’enceinte de l’église.

Ces statistiques pourraient être encore plus élevées, croit une source dont l’un des membres de la famille a été gravement atteint de la COVID-19 après avoir fréquenté l’endroit. « Ils sont encouragés à ne pas se faire tester. Plusieurs vont faire un test à la maison, mais ils ne vont pas le déclarer, car ils devraient alors déclarer leurs cas contacts et nommer l’église. Ils ne veulent pas être exclus de la communauté à cause de ça. »

Le vaccin, « la marque de la bête »

Ce rejet en bloc des mesures sanitaires est encouragé à mots couverts par le pasteur Steve Gesualdi. Dans son plus récent sermon, prononcé en anglais et webdiffusé, il invite à tracer un parallèle entre le vaccin et la « marque de la bête » décrite dans l’Apocalypse, livre de la Bible. Ce symbole diabolique sera « accepté avec un consentement total et éclairé », prêche-t-il en invitant ses auditeurs à « réfléchir » et à « faire les liens ». Il pourfend par ailleurs un « salut qui vient de Big Pharma et non de Dieu seul ».

« Je préfère vivre une courte vie en sachant que j’ai obéi à Dieu, plutôt que de vivre une longue vie avec de la peur et de l’incertitude devant moi », a-t-il ainsi prononcé devant des centaines de fidèles, dimanche dernier.

Contacté par Le Devoir, le porte-parole de la Good News Chapel, Mark Sorella, dément le parallèle entre le vaccin et la « marque de la bête » et affirme que son église respecte toutes les règles de santé publique. « Le vaccin est un choix que les gens doivent faire. C’est un choix personnel. C’est pourquoi on ne prend pas position. Ce n’est pas un choix religieux. C’est un choix personnel », clame-t-il. 

Le non-respect des règles sanitaires par certains membres de la Good News Chapel aurait été maintes fois porté à l’attention des autorités de santé publique locales, indique une source interne du réseau, qui a requis l’anonymat. Mais en l’absence de plaintes officielles contre le groupe religieux déposées à la Santé publique, celle-ci ne pouvait intervenir. Seules les forces policières disposent du pouvoir de sévir contre les contrevenants aux règles sanitaires, a confirmé le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Les policiers ont visité les lieux jeudi dernier, à la suite d’un signalement de non-respect des règles sanitaires. Aucun constat d’infraction n’a été remis, indique une porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal.

Propos démentis

Lors du passage du Devoir à la sortie de l’office, dimanche dernier, le service pastoral a refusé nos demandes d’explications tout en nous pressant de partir. Des membres de l’église ont avancé qu’aucune mesure sanitaire n’était respectée à l’intérieur du bâtiment cette journée-là.

La Good News Chapel a d’ailleurs fait les manchettes en février dernier pour avoir défié les règles sanitaires et avoir fait entrer plus de fidèles que ne l’autorisait le gouvernement.

Les propos de Mark Sorella sont également démentis par l’ensemble des témoignages recueillis par Le Devoir. Un homme qui affirme avoir fréquenté l’église durant des décennies confie que toute adhésion aux mesures sanitaires est raillée à l’intérieur de la communauté. « J’ai un ami qui assiste toujours aux services et qui a choisi de mettre un masque. Les gens lui demandent pourquoi il porte un masque et lui disent qu’il n’en a pas besoin. Dieu va le protéger. C’est le genre de prêches qu’ils ont. »

Un ancien haut placé de cette communauté chrétienne s’insurge contre le dévoiement du culte par Steve Gesualdi. « Ce n’est plus juste une croyance religieuse. On ne parle plus de croyance, de foi ou de valeurs. On parle de vie ou de mort. »

Avec Isabelle Paré

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