D’autres employeurs tendent la main aux travailleurs étrangers de la ferme de Jean Lemay

Devant des délais d'au moins deux mois pour obtenir un permis de travail pour un autre employeur, la plupart des 19 travailleurs agricoles concernés préfèrent retourner au Guatemala.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Devant des délais d'au moins deux mois pour obtenir un permis de travail pour un autre employeur, la plupart des 19 travailleurs agricoles concernés préfèrent retourner au Guatemala.

Des employeurs se montrent désireux de recruter des travailleurs étrangers temporaires laissés sans emploi après l’interdiction permanente imposée au producteur agricole qui les embauchaient. Le transfert d’employeur sur un permis de travail est toutefois si long que la plupart de ces ouvriers agricoles migrants préfèrent repartir au Guatemala.

Le Devoir révélait la semaine dernière que la ferme de Jean Lemay est la première entreprise québécoise à se voir interdire à vie d’accéder au programme des travailleurs étrangers temporaires. Cette interdiction est également assortie d’une amende de 198 750 $. Sa ferme de Saint-Jude en Montérégie devrait en outre des milliers de dollars en salaires et en indemnités de vacances non payées.

M. Lemay fait aussi face à de multiples enquêtes de diverses entités policières et gouvernementales, et a été reconnu coupable en avril dernier de possession de biens obtenus criminellement. Jean Lemay n’a pas donné suite à nos appels répétés.

Trois employeurs nous ont contactés après la publication de ces articles qui décrivaient certaines difficultés auxquelles ces 19 pères de famille guatémaltèques ont fait face au cours des derniers mois.

Le problème est qu’ils possèdent des permis temporaires liés à une seule ferme, celle de Jean Lemay, celui-là même qui ne peut plus les employer. Le transfert d’employeur existe, mais il prend au minimum deux mois, voire six mois dans les cas les plus longs, affirme Denis Roy, consultant en immigration pour l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Le processus pour recruter et embaucher un travailleur étranger temporaire comporte en effet plusieurs étapes, « et il faut pratiquement reprendre du début », explique-t-il.

Un employeur doit d’abord démontrer qu’il a fait des démarches pour embaucher de la main-d’œuvre locale et demander une nouvelle étude d’impact sur le marché du travail (EIMT). Seulement pour cette étape, le délai de traitement moyen est actuellement de 32 jours ouvrables dans le volet agricole du programme des travailleurs étrangers temporaires, soit plus d’un mois et demi.

À cela, il faut ensuite ajouter les délais pour avoir un certificat d’acceptation du Québec et un permis de travail d’Ottawa. « Certains délais se sont améliorés depuis le début de la pandémie, mais c’est encore très long », reconnaît M. Roy.

« On a vécu beaucoup de stress dans les derniers mois et on a envie de retrouver nos familles », a affirmé la semaine dernière Carlos Mendez, l’un des travailleurs du groupe de 19. Le délai de plusieurs mois avant de toucher la prochaine paie lui paraît tout simplement « inaccessible ».

« Le transfert d’employeurs avec ces délais ne marche tout simplement pas », tranche quant à lui Michel Pilon, coordonnateur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec qui accompagne ce groupe.

Des emplois disponibles « demain matin »

Jenny Ann Gagnon, vice-présidente des serres Belle-de-Jour, s’explique mal les délais pour obtenir un transfert d’employeur pour ce genre de travailleurs. « On leur dit de dénoncer des abus, mais les délais sont tellement longs ensuite, c’est impossible de faire quelque chose. En agissant lentement, le gouvernement les garde dans une situation difficile », dit-elle.

Son entreprise pourrait actuellement offrir un emploi à au moins 2 des 19 travailleurs rescapés de la ferme. Situées à Saint-Nazaire, près d’Alma, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, les serres Belle-de-Jour sont spécialisées dans la production de fleurs, de plantes ornementales et de plants de légumes. S’ils embauchent des travailleurs étrangers temporaires depuis 2013, ils souhaitent passer de 12 à 19 cette année avec une production qui grossit.

« Je ne comprends pas que les gens les traitent mal. Ce n’est pas compliqué, s’ils ne sont pas ici, je ferme ! Je leur dois la survie de notre entreprise », dit Mme Gagnon.

« Mon client aurait des emplois demain matin », affirme quant à elle Geneviève Plamondon, consultante en ressources humaines pour la firme Go RH. Propriétaire de plusieurs usines produisant des emballages à Montréal, cet homme a un besoin urgent de journaliers.

« On trouve toute cette histoire très triste, dans un moment où on voit de plus en plus des employeurs avec des “feux” à éteindre, ce serait faire d’une pierre deux coups », poursuit-elle.

« Il y a d’autres excellents employeurs qui pourraient leur offrir de meilleures conditions avec des salaires au-dessus du minimum », ajoute sa collègue Vicky Lacroix, directrice du bureau de l’Estrie pour la même entreprise.

Vers un permis sectoriel ?

L’UPA a adopté une résolution pour demander que les permis de travail deviennent « sectoriels » lors de son congrès annuel la semaine dernière : « La mobilité de ces travailleurs doit augmenter, donc on voudrait qu’ils puissent changer d’employeur, tout en restant dans le secteur agricole », explique Denis Roy.

La ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau a affirmé lors d’une allocution à ce même congrès qu’une « grande réforme des programmes de travailleurs étrangers temporaires est en chantier ».

Elle a aussi déclaré qu’avec Sean Fraser, ministre de l’Immigration, et Carla Qualtrough, ministre de l’Emploi, ils devraient « bientôt être en mesure de mettre en place des allégements administratifs importants » pour les employeurs exemplaires, une demande de longue date de l’UPA.

« Et on va serrer la vis aux autres », a-t-elle ajouté.

Certains groupes de défense des droits des travailleurs vont plus loin et demandent un permis ouvert dès l’arrivée, ainsi que de meilleures voies d’accès à la résidence permanente.

La proposition a été amenée à Ottawa devant le Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration en juin 2021, notamment par Jenny Kwan, du NPD. « L’octroi du statut d’immigrant devrait être la règle générale », écrivait ce parti dans un rapport dissident.

Pour l’UPA, un permis ouvert ou une résidence ne sont pas encore des solutions sur la table : « On ne veut pas devenir un bassin de recrutement au rabais pour d’autres secteurs économiques parce que les travailleurs sont nombreux et accessibles chez nous. »

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