Combustibles fossiles: Sarnia face à son avenir

Des résidents préviennent que les avancées ne sont pas assez importantes.
Photo: Étienne Lajoie Le Devoir Des résidents préviennent que les avancées ne sont pas assez importantes.

Les usines chimiques, puis les raffineries de Suncor, Imperial Oil et Shell — trois des quatre complexes du genre en Ontario — forment un couloir de boucane à la sortie du centre-ville de Sarnia. Par journée brumeuse, les écrans de fumée se mêlent aux nuages. Chaque jour, des milliers de litres de pétrole brut sont transformés, principalement en essence, dans les raffineries de la municipalité.

Selon des résidents et observateurs, il est maintenant temps pour la ville de se transformer et de délaisser les combustibles fossiles. Tous s’entendent pour dire que Sarnia a évolué au cours des dernières décennies. Mais la ville progresse-t-elle assez rapidement ? Les opinions divergent. À l’ère des contrecoups des changements climatiques, la question est plus importante que jamais, pensent certains : près du tiers des plus grands pollueurs en Ontario sont dans la région.

C’est ce qui a poussé Caroline di Cocco, ex-députée provinciale de la circonscription de Sarnia—Lambton, à sortir de son mutisme pour la première fois depuis sa défaite aux élections de 2007. « Nous devons urgemment faire une transition vers des formes d’énergie verte », laisse-t-elle tomber, quelques jours avant une rencontre à son domicile. « Il y a une peur du changement qui doit être réalisé », soupire-t-elle dans sa salle à manger boisée.

La question de la transition énergétique est tendue, et l’ancienne députée en est bien consciente : si elle a perdu son siège il y a quatorze ans, c’est en raison de sa décision de fermer la centrale thermique au charbon de Lambton, dit-elle. « C’est du révisionnisme », répond le maire de Sarnia depuis 1988, Mike Bradley, qui suggère que la centrale aurait pu être rénovée pour fonctionner au gaz naturel. Le changement aurait cependant été très coûteux, précise Ontario Power Generation.

Les plaies auront peut-être la chance de se cicatriser début 2022 à l’occasion du premier sommet sur l’environnement organisé par le maire en 18 ans, à un tournant pour la ville. « Nous pouvons soit réagir aux changements se déroulant à travers le monde et au Canada, ou nous pouvons mener ce changement. Je pense que nous sommes en meilleure position pour les mener », suggère Mike Bradley.

Importance historique

 

Le premier puits de pétrole commercial en Amérique du Nord a attiré 4000 prospecteurs à Oil Springs, à l’extérieur de Sarnia, à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, un petit musée fraîchement rénové décrit l’histoire de la découverte. Quelques répliques des installations de l’époque guident les visiteurs.

Mais les temps ont changé. L’Ontario dispose aujourd’hui de très petites ressources de pétrole. La province produit 500 barils par jour, 0,12 % de ce qui est raffiné de manière hebdomadaire dans les raffineries de la région. La production sera nulle en Ontario dans une dizaine d’années, projette la Régie de l’énergie du Canada. Aujourd’hui, le pétrole raffiné provient surtout de l’Ouest canadien.

Cette année, cette dépendance s’est avérée précaire lorsque la gouverneure du Michigan — État par lequel passe l’oléoduc de la ligne 5 — a annoncé qu’elle fermerait le robinet, craignant un déversement dans les Grands Lacs. La décision a finalement été reportée par la Maison-Blanche, pressée par le gouvernement canadien, qui avance que cela menacerait l’approvisionnement crucial pour les raffineries.

Territoire pollué

 

Mais 25 autres oléoducs sillonnent le comté de Lambton, où se situe Sarnia. Janelle Nahmabin, coprésidente du comité environnemental de la Première Nation Aamjiwnaang — une réserve entourée par les raffineries — affirme qu’elle et ses concitoyens ignorent combien de ces tuyaux passent sous leur territoire. Pour les membres de l’industrie, les raffineries représentent un enjeu de 9 h à 17 h. « Pour nous, c’est intergénérationnel », dit-elle.

La Première Nation attend avec impatience les données d’une étude du gouvernement ontarien qui, d’après des résultats récemment obtenus par Global News, démontre que la présence de benzène — un polluant cancérigène — est 44 fois plus élevée à Aamjiwnaang que la moyenne ailleurs en Ontario. « Dans mon rôle, j’ai vu des documents arriver 5 à 15 ans après qu’une étude soit complétée. Si je ne reçois pas l’information assez rapidement, je ne peux pas protéger de façon proactive ma communauté », insiste Janelle Nahmabin.

« Il y a du progrès, mais ce n’est pas assez rapide », note la présidente du comité. Lorsque de nouveaux projets sont planifiés, comme ce fut le cas avec la récente expansion des opérations de Nova Chemicals, « on est encore sacrifiés ».

Progrès en coulisse

 

En 2020, un grand coup comme la fermeture de l’usine au charbon est presque survenu : l’entreprise Shell a mis en vente sa raffinerie de Sarnia. Aucun acheteur ne s’est toutefois manifesté. À défaut d’un traitement choc, les avancements sont plus discrets. Mike Bradley et Katherine Albion — la directrice du Western-Sarnia-Lambton Research Park — tentent de retirer l’étiquette de « vallée chimique » accolée à Sarnia dans le passé.

Le parc scientifique est le plus grand incubateur d’entreprises de technologies propres au pays. Des entreprises telles que Aduro Energy, par exemple, s’attaquent au recyclage de plastique, de manière à le transformer en matière première qui peut par la suite être utilisée comme essence.

Au cours d’un souper dans un steakhouse, Ed Brost et Don Greaves, deux ingénieurs retraités, expliquent avec enthousiasme les nombreux projets sur lesquels ils travaillent. La fabrication d’asphalte — une substance qui aura de plus en plus de valeur à mesure que les besoins en essence diminueront, analysent-ils — est l’un d’entre eux. Sarnia a un « capital humain » vante-t-on en ville. « Plusieurs retraités restent parce que c’est une belle ville », commente Paul Bourgeois, un ancien ingénieur chez Esso.

Des nombreuses personnes interrogées par Le Devoir, dont Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, préviennent toutefois que la demande pour le pétrole ne diminuera pas du jour au lendemain. « L’industrie s’est réinventée alors que le monde ne se réinvente pas, c’est un paradoxe », note le professeur. « Je ne vois pas de changement radical pour notre ville », pense Paul Bourgeois. « Les raffineries répondent aux demandes des consommateurs, et je ne vois pas ça changer. »

 

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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