Peu de changements de noms autochtones en Ontario chez les survivants des pensionnats

« Les survivants et leurs familles qui ont cherché à récupérer leurs noms qui leur avaient été enlevés par les pensionnats ont trouvé que le processus pour les récupérer était long et coûteux », lit-on dans le rapport final.
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse « Les survivants et leurs familles qui ont cherché à récupérer leurs noms qui leur avaient été enlevés par les pensionnats ont trouvé que le processus pour les récupérer était long et coûteux », lit-on dans le rapport final.

Depuis janvier 2017, moins de vingt survivants des pensionnats autochtones ou membres de leur famille ont fait des démarches auprès de leur province pour reprendre leur nom autochtone, a appris Le Devoir, alors que c’était une recommandation importante de la Commission de vérité et réconciliation. « C’est un nombre faible », dit Me Christina Gray, une avocate autochtone membre des Ts’msyen, en Colombie-Britannique, autrefois membre de la clinique juridique Aboriginal Legal Services, à Toronto.

« C’est important pour les Autochtones de pouvoir changer leur nom », explique Me Gray, qui, comme plusieurs autres experts autochtones en Ontario contactés par Le Devoir, connaissait peu l’offre de la province. « Le gouvernement doit en faire plus pour en faire la promotion », dit-elle. L’Ontario compte près de 375 000 personnes autochtones, la population la plus importante du pays.

L’Ontario a aboli les frais associés à un changement de nom pendant cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en janvier 2022, en réponse à l’appel à l’action 17 de la Commission de vérité et réconciliation. Ce dernier, l’une des 94 recommandations du rapport définitif, demande « à tous les ordres de gouvernement de permettre aux survivants des pensionnats et à leurs familles de reprendre les noms qui ont été changés par le système des pensionnats en les exonérant des frais d’administration applicables ».

« Les survivants et leurs familles qui ont cherché à récupérer leurs noms qui leur avaient été enlevés par les pensionnats ont trouvé que le processus pour les récupérer était long et coûteux. Nous croyons que des mesures devraient être mises en place afin d’alléger le fardeau qui est imposé aux personnes qui cherchent à récupérer cette partie importante de leur patrimoine », lit-on dans le rapport final.

En juin, le gouvernement fédéral a lui-même répondu à l’appel à l’action 17 en permettant aux Autochtones de modifier leurs noms, suivant ainsi une mesure semblable mise en place dans les Territoires du Nord-Ouest. Le Québec aussi souhaite maintenant permettre à tous les Autochtones de reprendre leur nom sans frais dans le cadre de la réforme du droit de la famille, tandis qu’en Ontario, en Nouvelle-Écosse et en Alberta, cela est réservé aux survivants des pensionnats. Neuf Albertains ont repris leur nom depuis 2019, selon une porte-parole du gouvernement.

Des noms stigmatisés

 

Des milliers d’enfants ont perdu leur nom autochtone à leur arrivée dans les pensionnats, dans ce qui a été caractérisé de génocide culturel par la Commission de vérité et réconciliation en 2015. Dans son livre Recollections of an Assiniboine Chief, publié en 1972, Daniel Kennedy (Ochankuga’he) décrit une interaction avec un interprète à son pensionnat qui troque son nom puisqu’aucune « langue civilisée » ne pouvait le prononcer.

« Il y a un vrai stigma dans ce pays à propos de l’utilisation d’un nom que les colonisateurs ne peuvent prononcer », constate le professeur de l’Université Western David Kanatawakhon-Maracle, qui emploie fièrement le nom de famille mohawk Kanatawakhon depuis vingt ans. « J’ai conservé mon nom chrétien et colonial puisque, si je ne le faisais pas, le gouvernement pourrait devenir désordonné », dit le linguiste mohawk.

« Lorsque des personnes me disent : “Je ne peux pas prononcer le nom”, je trouve cela très irrespectueux, puisque c’est une partie importante de ma culture. Mon nom mohawk est très important », souligne le professeur, qui aide aujourd’hui ses étudiants autochtones à prononcer leur nom traditionnel.

Une question identitaire

 

David Kanatawakhon-Maracle estime que de nombreux Autochtones sont heureux de s’être mêlés à la culture canadienne et occidentale au fil des années. « Se donner un nom autochtone les rendrait visibles et différents », pense-t-il. « Beaucoup de personnes autochtones sont assimilées à la société canadienne et à sa structure. Même si elles veulent que leur identité autochtone soit reconnue, c’est difficile de se distancer de la culture à laquelle on s’est assimilé », explique le professeur.

En changeant leur nom, les Autochtones doivent « rebâtir leur identité », indique Me Alain Bartleman, avocat torontois membre de la Première Nation des Chippewas de Rama. « Puisque la majorité de ces personnes étaient très jeunes lorsque leur nom a été changé, j’imagine que c’est difficile pour elles de tout (re)changer », ajoute-t-il. « Il peut y avoir beaucoup de traumatismes associés au changement de nom au pensionnat, et peut-être que d’avoir à le changer de nouveau, ce serait difficile pour certaines personnes », explique Me Christina Gray.

 

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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