Arrestation musclée à Québec: le Dagobert contredit le chef de police

L’arrestation de Pacifique Niyokwizera samedi à Québec, largement diffusée sur les réseaux sociaux, a causé la controverse cette fin de semaine.
Photo: Capture d'écran L’arrestation de Pacifique Niyokwizera samedi à Québec, largement diffusée sur les réseaux sociaux, a causé la controverse cette fin de semaine.

Le copropriétaire d’une boîte de nuit de Québec, où une opération policière musclée a semé la controverse en fin de semaine, soutient que ses employés n’ont jamais demandé aux agents d’intervenir auprès de clients qui venaient d’être expulsés de l’établissement.

Jean-Frédéric Laberge a ainsi contredit le directeur du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), Denis Turcotte. Selon M. Turcotte, les agents ont été appelés par le personnel du Dagobert à la suite d’une échauffourée, tôt samedi matin. « La police était stationnée devant la porte avec une voiture fantôme, a dit M. Laberge au Devoir. On ne les a pas appelés. C’est eux qui sont sortis de leur véhicule. Ils ont appelé des renforts. »

M. Laberge n’était pas présent, mais il a parlé à ses employés qui étaient en service ce soir-là. Il a également visionné les images de ses caméras de surveillance remises à la police après l’incident.

Dimanche, lors d’un point de presse, le directeur du SPVQ a assuré que ses policiers avaient été « appelés à intervenir » à l’extérieur de l’établissement. « Ça a débuté à l’intérieur d’un établissement licencié, et l’événement s’est transposé à l’extérieur de l’établissement, a expliqué M. Turcotte. C’est à ce moment que le personnel de l’établissement a fait signe à des policiers qui étaient sur place, il y avait une présence policière sur la rue, afin d’intervenir parce qu’il y avait des débordements majeurs autour de l’établissement. »

Dans une entrevue, lundi, M. Laberge a affirmé que l’expulsion de « six ou sept » clients a été décidée après que l’un d’eux a asséné un coup de poing à un autre client. « Ils sont tous sortis sans escarmouche, a-t-il raconté. Une fois à l’extérieur, tout était correct, ça parlait, ils ne voulaient pas s’en aller, ça rouspétait un petit peu, ce n’était rien d’énervant. »

Les clients expulsés faisaient partie d’un groupe d’une dizaine de personnes. Leurs camarades sont tous sortis, par la suite, pour les rejoindre devant l’établissement.

En s’appuyant sur la vidéosurveillance, M. Laberge a déclaré que l’auteur du coup de poing est un ami de Pacifique Niyokwizera, dont l’arrestation musclée a ensuite été filmée samedi matin près du Dagobert. M. Niyokwizera est revenu le lendemain au bar. « Il est revenu au Dagobert le samedi soir pour s’excuser pour son ami à la personne qui a été frappée et au portier pour le trouble qu’il a occasionné », a raconté M. Laberge.

Selon le copropriétaire du Dagobert, les policiers du SPVQ sont stationnés chaque soir devant son établissement de la Grande Allée. « C’est une place de jeunes de 18-25 ans dont les parents nous appellent pour nous poser des questions, dit M. Laberge. Ils sont chouchoutés. Il n’y a pas de criminels. C’est pas un bar de Hells Angels. On dirait qu’ils ne savent pas quoi faire, les policiers. Ils ont besoin d’action. »

La famille de M. Niyokwizera a retenu les services d’un avocat en vue d’une poursuite contre la Ville de Québec ou d’une plainte en déontologie policière à la suite de son arrestation. « Toutes les options sont sur la table », a déclaré lundi au Devoir Me Fernando Belton.

L’avocat montréalais se dit par ailleurs convaincu qu’il s’agit d’un cas de profilage racial. « Monsieur n’a pas reçu de contravention, il n’a pas reçu de sommation à comparaître pour un acte illégal qu’il aurait commis. Pour l’instant, ça a l’air d’un geste complètement gratuit de la part des policiers », a-t-il soutenu.

Enquête

 

Dimanche, Denis Turcotte avait indiqué que le SPVQ enquêterait lui-même sur les incidents de la fin de semaine par l’intermédiaire de son Bureau des normes professionnelles et des affaires internes. On ignore toujours si les agents en cause seront ou non suspendus pour la durée de l’enquête. Selon la Fraternité des policiers, la décision ne devrait pas tarder.

À l’inverse de l’avocat de la famille, la présidente du syndicat policier, Martine Fortier, est convaincue que ses membres n’ont pas fait de profilage racial. « Si la personne en question qui a résisté, qui n’a pas collaboré avec les policiers avait été de couleur blanche, je pense que l’intervention se serait déroulée de la même façon. »

Le gouvernement ordonnera la tenue d’une enquête indépendante, comme celles menées par le Bureau d’enquête indépendante ou un juge, si celle menée par le SPVQ ne va pas « au fond des choses », a averti le premier ministre, François Legault. « Si on est capable de le faire avec une enquête qui vient de l’interne, on fera comme ça. Si c’est nécessaire d’aller plus loin, on ira plus loin », a-t-il déclaré lors de son passage au Club Med Québec Charlevoix lundi soir.

Par la suite, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a réclamé au Commissaire à la déontologie policière de se pencher sur cet événement. « Je souhaite que toute la lumière soit faite sur cette histoire », a-t-elle déclaré sur son fil Twitter.

M. Legault a dit s’être demandé, après avoir regardé des images de l’intervention policière effectuée sur Grande Allée samedi soir : « Est-ce que c’est du racisme ? Est-ce qu’il y a un problème spécifique chez les policiers de Québec ? » Le chef du gouvernement n’y a toutefois pas vu une manifestation du racisme systémique qui rongerait les forces policières au Québec. « Il n’y a pas de raison de croire que ça soit un système qui touche tous les policiers de Québec… en tout cas on l’espère », a-t-il affirmé.

Avec Marco Bélair-Cirino

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