Vers une réforme sociale de la police?

À Montréal, les policiers doivent répondre chaque jour à plus d’une centaine d’appels en lien avec des problèmes de santé mentale.
Illustration: Romain Lasser À Montréal, les policiers doivent répondre chaque jour à plus d’une centaine d’appels en lien avec des problèmes de santé mentale.

70 % des personnes abattues par les policiers au cours des 20 dernières années au Québec avaient un problème de santé mentale connu, manifesté des idées suicidaires ou tenu des propos inquiétants avant l’événement, selon l’analyse des dossiers du coroner effectuée par Le Devoir. Les policiers sont-ils voués à se transformer en intervenants sociaux ? Troisième et dernier volet de notre enquête sur ce sujet.

Le nombre d’appels au 911 concernant des personnes en crise a explosé au Québec. À Laval, ces appels ont presque doublé au cours des cinq dernières années, pour s’élever à 2000 l’an dernier. Au point que la division Urgence sociale du Service de police de Laval (SPL) a été appelée en renfort sur le terrain dans le cadre d’un projet pilote où des duos d’intervenants ont désormais accès aux ondes policières pour travailler aux côtés des policiers auprès de personnes en crise.

« Si tu as un problème de santé mentale, tu as sept fois plus de chances que les policiers aient à intervenir physiquement. On est partis de là pour voir comment on pourrait être plus proactifs pour empêcher l’escalade des tensions. À partir de janvier, deux véhicules de patrouille Urgence sociale seront déployés nuit et jour », se félicite Martin Métivier, chef de la division Urgence sociale du SPL.

« En fonction du niveau de dangerosité, on essaie de mobiliser la personne, de l’accompagner vers des services. Le but est de prendre la personne isolée à la maison, sans services, et de la ramener dans le réseau de la santé », explique M. Métivier.

Les résultats de l’initiative parlent d’eux-mêmes : le nombre de personnes suicidaires confiées à des organismes a augmenté de 40 %. Et grâce à l’évaluation du risque suicidaire effectué par des équipes lors d’interventions, le nombre de transports à l’hôpital a baissé de 95 %.

Les patrouilleurs d’Urgence sociale sont les seuls intervenants à avoir un accès direct aux ondes de la police. « On peut aussi clavarder avec les policiers. Dans certains cas, on a déjà un dossier au sujet de la personne impliquée et on peut fournir des informations pertinentes aux policiers avant notre arrivée », explique Valérie Beaudry, intervenante à Urgence sociale depuis 2013.

Pour une question de sécurité, les patrouilleurs doivent toujours être accompagnés d’un duo policier quand ils se rendent sur les lieux d’une intervention.

« Il faut être dans une situation où on peut établir un minimum de communication. Il y a des situations où on intervient, mais où on est obligés de reculer parce que la personne est trop désorganisée et que ça demande une intervention policière », précise Martin Métivier.

L’intervenant social de formation espère que l’approche de ses patrouilleurs va déteindre sur le mode de communication des policiers face à des personnes en crise. Mais il n’estime pas réaliste de leur demander de se transformer en intervenants sociaux.

Une formation RIC pour tous ?

Deux ans après le décès d’Alain Magloire, un sans-abri souffrant de problèmes de santé mentale abattu par des policiers en 2014, le coroner Luc Malouin insistait dans ses recommandations sur la nécessité d’« augmenter le nombre de policiers formés en réponse en intervention de crise (RIC) afin d’atteindre un ratio d’un policier formé en RIC par autopatrouille ».

Introduite par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2013, cette formation de 40 heures apprend aux patrouilleurs à gagner du temps pour trouver une issue pacifique et éviter les risques de blessures liées à l’emploi de la force auprès des personnes en crise. À ce jour, seulement 17,5 % des effectifs du SPVM ont suivi cette formation, sur une base volontaire, et aucune mise à niveau n’est prévue dans les années à venir. Pourtant, à Montréal, les policiers doivent répondre chaque jour à plus d’une centaine d’appels en lien avec des problèmes de santé mentale.

Depuis 2015, le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) encourage aussi ses patrouilleurs à suivre la formation RIC. Marie-Christine Beaudin fait partie des 44 agents du SPAL à avoir reçu cette formation. Le corps de police compte 286 patrouilleurs.

« Le rôle de l’agent RIC est vraiment d’établir une communication pour essayer d’avoir une désescalade et par la suite amener la personne à coopérer. Ce que je dis à mes collègues, c’est que, s’ils pensent avoir besoin d’un Taser lors d’une intervention, ils devraient aussi alors avoir besoin d’un agent RIC », explique Mme Beaudin.

La patrouilleuse RIC admet que, lors de ses interventions, elle n’a malheureusement pas toujours accès aux antécédents en santé mentale des personnes en crise, contrairement aux équipes mixtes sur le terrain composées d’un duo policier-intervenant social. C’est le cas de l’Équipe de soutien aux urgences psychosociales (ESUP) au SPVM et de l’Équipe mobile d’interventions psychosociales (EMIP) à Sherbrooke, pour ne nommer que celles-ci. Le coroner Luc Malouin avait d’ailleurs aussi recommandé en 2016 d’« augmenter l’effectif des équipes mixtes de soutien aux urgences psychosociales sur tout le territoire [montréalais] et dans tous les quarts de travail », ce qui n’a toujours pas été fait.

Un rôle appelé à changer ?

Étienne Blais, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, souligne par ailleurs l’importance de revoir les critères de sélection des aspirants policiers.

« On veut des policiers en bonne forme [physique]. Les raisons pour lesquelles ils veulent devenir policiers sont loin de la réalité du travail au quotidien, à mon avis. Qu’est-ce que fait un policier ? Quand je regarde mes statistiques, je constate que de 7 à 31 % des appels concernent des problèmes de santé mentale. Après ça, il y a la circulation », rappelle le criminologue.

Le sergent-détective Éric Roger, de l’EMIP du Service de police de Sherbrooke, observe pour sa part que les nouvelles recrues sont mieux outillées en matière de santé mentale que les générations précédentes de policiers. Il reste toutefois conscient que les jeunes policiers ne choisissent pas forcément ce métier pour intervenir auprès de personnes ayant des problèmes de santé mentale.

« Tu rentres dans la police pour arrêter du monde et mettre fin à des infractions. Là, on demande aux patrouilleurs de faire équipe avec un travailleur social pour intervenir auprès de personnes perturbées, suicidaires, etc. Au début, disons que les patrouilleurs n’étaient pas enchantés d’intervenir majoritairement auprès de ces personnes-là », admet le sergent Roger.

D’ailleurs, l’École nationale de police du Québec forme de plus en plus d’aspirants policiers ayant un autre bagage professionnel. Intervenant en santé mentale, éducateur en centre jeunesse, ambulancier, intervenante en déficience intellectuelle et employé civil du SPVM, les policiers en devenir rencontrés par Le Devoir lors de son passage à l’ENPQ ont été habitués à intervenir auprès de personnes en crise dans leur « autre vie ».

Pour ces personnes, rencontrées dans un cours où on enseigne la désescalade des tensions, c’est la relation d’aide qui les a motivées à réorienter leur carrière. « On est une nouvelle génération », mentionne d’ailleurs Jimmy Deshommes. Le futur policier ne craint pas l’accueil des patrouilleurs formés à une autre époque. « On a eu accès à de nouvelles formations. Je pense que ce sera à nous aussi de donner la piqûre à nos collègues en leur disant : “Je viens de sortir de l’école de police, je sais c’est quoi, la santé mentale, alors go.” »