Les CHSLD pris en compte «dans aucun scénario» à l’arrivée de la COVID-19

Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir

Le gouvernement du Québec a placé les hôpitaux « au centre de la crise » de la COVID-19 et n’a posé « aucune action concrète et spécifique de préparation » des CHSLD avant la mi-mars 2020, conclut la protectrice du citoyen dans son rapport sur la première vague de la pandémie.

Son travail contredit la version des faits donnée la semaine dernière par l’ex-ministre de la Santé, Danielle McCann. Celle-ci avait assuré que les p.-d.g des CISSS et des CIUSSS « devaient mettre en branle » le plan de lutte contre une pandémie « à partir de janvier », pour bien préparer les CHSLD.

Sauf que « les faits ne mentent pas », a lancé Marie Rinfret en point de presse. « À partir de la mi-avril, les renforts sont arrivés. On a pris conscience de l’ampleur de la crise dans les CHSLD et à partir de là, des actions ont été prises », a poursuivi la protectrice du citoyen.

Dans son rapport sur les ravages de la COVID-19 dans les CHSLD lors de la première vague, elle révèle qu’« au moment de l’élaboration de la stratégie en réponse à la pandémie, aucune analyse des risques adaptée au modèle d’hébergement québécois et à ses particularités n’a été réalisée ». « C’est ainsi que les CHSLD n’ont été pris en compte par aucun scénario », écrit-elle.

Dans son document de 72 pages, elle conclut que les travailleurs en milieu de soins de longue durée « ont vécu, de façon injuste et disproportionnée, les conséquences de l’inaction des pouvoirs publics face aux lacunes dans les CHSLD ».

Dans son rapport d’étape déposé en décembre 2020, Mme Rinfret avançait déjà que les CHSLD avaient été dans l’angle mort de la préparation à la pandémie. Dans son rapport final, elle demande au gouvernement québécois de rendre des comptes et indique que « le statu quo est impensable, comme il l’est pour les personnes qui résident dans ces milieux de vie et leurs proches ». Elle formule 27 recommandations et demande à Québec d’en assurer le suivi, publiquement, pendant cinq ans.

 

En réaction au dépôt de son rapport, le premier ministre, François Legault, a reconnu que le réseau était « trop centré sur les hôpitaux, effectivement ». Il a ajouté que « ni nous ni New York ni les pays en Europe ont vu que le problème serait dans les espaces de soins de longue durée ». Dans son rapport, la protectrice souligne que l’État de Washington et la Colombie-Britannique s’étaient, eux, préparés à cette éventualité.

Les CHSLD mal outillés par Québec

Mme Rinfret note que les CHSLD n’ont pas été « outillés et protégés adéquatement à la lumière de leur manque de robustesse pour faire face à [une pandémie], considérant aussi la grande vulnérabilité des personnes qui y résident ». La protectrice souligne en outre que « la population hébergée dans les CHSLD n’a pas été considérée à son juste potentiel de vulnérabilité à la COVID-19 ».

Des sous-ministres en santé, l’ex-ministre McCann et le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, ont tour à tour insisté la semaine dernière sur leurs inquiétudes pour les aînés en hébergement dès janvier ou février. Devant la coroner chargée de l’enquête publique sur les CHSLD, ils ont souvent fait référence à une directive envoyée dans le réseau en janvier afin d’actualiser un plan élaboré en 2009 pour faire face à la grippe A (H1N1).

[Les CHSLD n’ont pas été] outillés et protégés adéquatement à la lumière de leur manque de robustesse pour faire face à [une pandémie], considérant aussi la grande vulnérabilité des personnes qui y résident.

Mais « il y a une marge entre demander de mettre à jour un plan d’action général et donner des outils et des mesures concrètes de soutien aux CHSLD spécifiquement », a précisé la vice-protectrice Hélène Vallières. « Pour nous, ce n’est pas une mesure qui aidait les CHSLD à se préparer concrètement à faire face à la pandémie. Ce n’était pas suffisant. »

Le rapport recommande de « constituer, maintenir et gérer une réserve provinciale » afin que le Québec se donne « une marge de manœuvre advenant une hausse subite des besoins ou une rupture soudaine des chaînes d’approvisionnement internationales ». Lorsque la pandémie a frappé, le Québec ne disposait d’aucune réserve nationale de matériel, comme le recommandait depuis 2006 le Plan québécois de lutte à une pandémie d’influenza.

La protectrice demande aussi au gouvernement de légiférer pour assurer le « maintien d’une production et [d’]un approvisionnement local pour certains produits considérés comme stratégiques ».

Le problème de la main-d’œuvre

À l’aube de la pandémie, « les CHSLD ne disposaient d’aucune marge de manœuvre sur le plan des ressources humaines et ce problème était connu des autorités depuis plusieurs années », relève par ailleurs Mme Rinfret. Pourtant, «​lors des préparatifs en vue de la pandémie, le MSSS n’a élaboré aucun scénario chiffré anticipant le phénomène de l’absentéisme lié au virus ».

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La pénurie était telle qu’« au retour de la semaine de relâche, le MSSS ne pouvait, selon lui, retirer le personnel ayant voyagé, et ce, même si la Santé publique le recommandait ».

Pour remédier à cette pénurie et aux problèmes qu’elle cause, la protectrice du citoyen y va de ses propres recommandations. Elle suggère notamment de lancer une stratégie nationale de lutte à la pénurie de main-d’œuvre et de promotion des professions dans le domaine de la santé et des services sociaux, de mettre en place un plan québécois de déploiement de main-d’œuvre d’urgence dans le réseau et d’établir des protocoles de déploiement de main-d’œuvre supplémentaire en contexte exceptionnel avec les ordres professionnels et les syndicats, par exemple.

Les impacts de la réforme Barrette

Mme Rinfret revient par ailleurs sur les nombreux effets de la réforme menée par l’ex-ministre de la Santé, Gaétan Barrette, en 2015.

« Somme toute, la crise sanitaire a renforcé une approche de gestion « descendante » (”top-down”), conception qui a émergé au tournant de la réforme de 2015, et de centralisation des pouvoirs. Cela a généré une certaine paralysie des milieux de vie constamment bombardés d’orientations revues et modifiées », écrit-elle.

Elle insiste sur le fait que « les CHSLD ne disposaient d’aucune structure de gouvernance locale leur permettant d’appliquer de façon optimale les directives » du gouvernement. « La réforme du système de santé de 2015 a créé de plus grandes structures sans les doter de gestionnaires en nombre suffisant », souligne-t-elle.

Elle rappelle aussi que « la reconfiguration du réseau de la santé et des services sociaux en 2015 n’a pas été suivie des changements requis sur le plan informatique » et que, « faute d’un système d’information centralisé, le MSSS en a été réduit à devoir se fier aux CISSS et aux CIUSSS » pour obtenir des informations.

La protectrice du citoyen juge aussi que la réforme de 2015 et sa vaste restructuration « ont été un coup dur pour la gestion et l’expertise en PCI dans les établissements », puisque « l’expertise PCI s’est principalement développée dans les milieux hospitaliers plutôt qu’en CHSLD ».

Les rapports des CHSLD hantent François Legault

Le sort des rapports d’inspection rédigés pendant la crise dans les CHSLD est venu hanter François Legault, mardi. Les partis d’opposition ont accusé le chef caquiste d’avoir dissimulé des informations sur l’hécatombe et ont exigé qu’il aille défendre ses décisions devant la coroner.

 

La coroner Géhane Kamel a entendu la semaine dernière plusieurs haut placés du gouvernement du Québec quant à leur rôle dans la crise qui a fait des milliers de morts dans les foyers pour personnes âgées.

 

Une sous-ministre adjointe, Natalie Rosebush, s’y est notamment arrêtée pour affirmer qu’il n’existait pas de rapports d’inspection sur les CHSLD touchés lors de la première vague.

 

Or, mardi matin, Radio-Canada rapportait que les rapports existaient et étaient envoyés systématiquement dans les CISSS et les CIUSSS. Tour à tour, mardi, les partis d’opposition ont accusé Québec d’avoir caché des informations de haute importance.

 

« Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est à une véritable opération de camouflage », a déclaré la cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade. Elle exige du premier ministre Legault lui-même qu’il aille répondre aux questions de la coroner.

 

« C’est lui qui prenait les décisions. C’est de l’information qui n’est pas disponible aujourd’hui. Manifestement, il y a quelqu’un qui ne nous dit pas la vérité », a-t-elle lancé en direct de l’Assemblée nationale.

 

Mardi, lors d’une période de questions animée, François Legault a nié en bloc. « Tous les rapports sont disponibles », a-t-il répliqué.

 

François Carabin



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