Certains policiers québécois se retiendraient d’intervenir par crainte de conséquences

Seulement 21 agents ont été interrogés, parmi un bassin de 186 qui s’étaient eux-mêmes portés volontaires.
Photo: Adil Boukind Archives Le Devoir Seulement 21 agents ont été interrogés, parmi un bassin de 186 qui s’étaient eux-mêmes portés volontaires.

Le désengagement, cette tendance des policiers à se retenir d’intervenir par crainte de conséquences, existerait bel et bien au Québec, d’après les premiers résultats d’une enquête, a annoncé mardi l’École nationale de police.

La chercheuse principale, Camille Faubert, a cependant mis en garde contre une généralisation hâtive. Seulement 21 agents ont été interrogés, parmi un bassin de 186 qui s’étaient eux-mêmes portés volontaires. Ceux qui ont été sélectionnés venaient de régions et de services différents.

« C’est un premier survol du phénomène au Québec » servant à paver la voie pour une consultation plus large qui aura lieu en 2022, a-t-elle expliqué.

Parmi les participants, huit ont avoué avoir eux-mêmes agi de manière à éviter une situation potentiellement nuisible. « Ce n’est pas vrai que je vais me mettre dans le pétrin », a illustré l’un d’eux. En tout, 16 ont affirmé avoir été témoins de désengagement de la part de leurs collègues.

« Ce n’est pas inquiétant pour nous, mais c’est certainement préoccupant », a commenté le directeur de la recherche, de l’expertise et de la pédagogie à l’École nationale de police, Marc Desaulniers, lors du point de presse. Il a dit vouloir attendre d’avoir un échantillon plus large et des résultats « plus nuancés ».

Pour les agents sondés, le désengagement, c’est avant tout « faire le strict minimum », soit « éviter de prendre des risques, éviter les responsabilités » et « regarder à gauche quand ça se passe à droite ».

Pour certains, cela veut aussi dire « se limiter à répondre aux appels du 911 », et donc ne pas prendre d’initiative sur le terrain.

« Une baisse quantitative, a indiqué Mme Faubert, mais peut-être aussi une baisse de l’investissement dans chacune de ces interventions », qui serait causée par la démotivation, le découragement, mais surtout la crainte.

Habités par la peur

 

Les policiers ont presque tous cité les « critiques du public » et le « sensationnalisme médiatique » comme faisant partie des raisons premières du désengagement.

« Ils ont l’impression que les médias font une espèce de campagne de salissage contre eux […], que les bons coups des policiers ne sont pas représentés dans les médias », a mentionné Mme Faubert.

Ils ont en majorité dit craindre de faire l’objet de poursuites judiciaires, mais aussi d’être « filmés, médiatisés » ou « accusés de profilage racial ».

« La société veut qu’on soit extrêmement, extrêmement surveillés », avait lancé l’un d’eux lors de son entrevue. Un autre s’était demandé : « On exige tellement la perfection, est-ce que des humains vont être capables de le faire ? »

Une autre source de frustration est « l’absence de soutien sur la place publique » de la part de leurs organisations, qui préfèrent les défendre seulement derrière des portes closes, a rapporté la chercheuse. « Beaucoup ont demandé une meilleure éducation de la population concernant le travail policier. »

« Made in USA »

Le phénomène du désengagement policier, ou « depolicing », a d’abord été remarqué aux États-Unis après les émeutes de Ferguson de 2014, qui avaient été déclenchées par le décès d’un jeune homme noir sous les balles d’un policier.

En 2017, après qu’une série d’incidents semblables se furent produits, un sondage du Pew Research Center a révélé que « les trois quarts [des policiers] disent que leurs collègues sont plus hésitants à utiliser la force lorsque nécessaire ou à interpeller et questionner des individus à l’allure suspicieuse ».

Des résultats semblables forment la conclusion d’une thèse canadienne de 2019, présentée à l’Université Carleton par le professeur adjoint Gregory Brown. C’est cette recherche, menée auprès de plus de 3500 agents, qui a été « le déclencheur principal » des démarches québécoises, a indiqué Mme Faubert.

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