81 Québécois tués par des policiers dans les 20 dernières années

Quatre-vingt-un Québécois sont tombés sous les balles des policiers au cours des 20 dernières années, selon une enquête du Devoir, qui a consulté tous les dossiers de coroner concernant les décès survenus lors d’interventions policières. Notre analyse a permis de dresser le portrait-robot de la victime type : un homme de 38 ans, armé, d’un couteau dans la moitié des cas, en crise, aux prises avec un trouble de santé mentale et potentiellement intoxiqué. Abattu le 1er août dernier par les policiers, Jean René Junior Olivier correspond presque en tout point à cette description.

« Il y a quelqu’un dans la voiture, il vient me chercher. » Jean René Junior Olivier était en pleine crise lorsqu’il aurait pris un couteau à steak dans un tiroir de la cuisine pour se défendre contre ceux qui lui voulaient du mal. Inquiétée par les hallucinations de son fils de 37 ans, Marie-Mireille Bence a téléphoné au 911 pour qu’on le transporte à l’hôpital. L’intervention qui s’en est suivie a plutôt coûté la vie à son aîné, qui est mort sous les balles des policiers de Repentigny.

 


L’enquête du Devoir montre que 70 % des personnes tuées par des policiers étaient aux prises avec un problème de santé mentale connu, avaient manifesté des idées suicidaires ou tenu des propos inquiétants.

Assise devant la fenêtre par laquelle Jean René Junior Olivier disait apercevoir « des gens », sa mère ne pourra jamais oublier son appel aux autorités. « Je leur ai dit “Mon fils ne se porte pas bien, il a un couteau et il a des visions” », raconte la dame, qui a précisé qu’elle voulait qu’on l’amène « dans un hôpital psychiatrique ».

« Je pensais voir arriver une ambulance et non pas six ou huit policiers avec des fusils », souffle-t-elle, la voix éteinte, l’incompréhension dans le regard.

Comme dans plus de la moitié des dossiers consultés par Le Devoir, M. Olivier tenait un couteau à la main à l’arrivée des policiers.

 


Mme Bence estime que son fils n’est pas l’homme menaçant qui a pu être dépeint. « Je n’ai pas caché [qu’il avait un couteau], je l’ai dit au 911, mais le couteau, c’est un couteau à steak, j’en ai plusieurs comme ça. […] Mon gars, il est grand, mais pas costaud [et on va me dire que] six ou huit policiers n’ont pas été capables de le maîtriser ? Il y a le Taser, le poivre de Cayenne, pourquoi, pourquoi [ils ont tiré] ? »

Le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) mandaté pour faire la lumière sur cette affaire a mentionné que M. Olivier se trouvait à l’extérieur de la maison à l’arrivée des policiers et aurait pris la fuite à pied alors que les policiers tentaient de lui parler. Du poivre de Cayenne aurait été utilisé « sans succès » par les policiers qui auraient ensuite dégainé leur arme et tiré « plusieurs coups ».

« Il n’était pas menaçant »

Au fil des rapports de coroner consultés, les policiers disent bien souvent avoir voulu faire cesser la menace, que ce soit envers eux ou des personnes présentes lors des interventions.

Ce qui met Mme Bence en rage, c’est que le drame s’est déroulé au petit matin alors que la rue était déserte. « Il était 7 h 30 du matin, un dimanche, il n’y avait personne dans la rue, il n’était pas menaçant », souligne-t-elle. « Ça me tue à l’intérieur de moi, c’est moi qui ai appelé pour tuer mon fils ? »

M. Olivier a été abattu devant la porte de garage de la résidence de Daniel Nuckle, un voisin. « J’ai entendu juste un coup de feu, un gros boum. J’ai ouvert les rideaux et j’ai vu plein de policiers et d’ambulanciers qui étaient entre mon auto et ma porte de garage », témoigne-t-il.

Mme Bence se questionne sur le traitement réservé à son fils, estimant qu’il a été traité comme un criminel plutôt que comme une personne malade.

Ce n’était pas la première fois que Jean René Junior Olivier vivait un épisode d’hallucinations, confie-t-elle. Il y a environ quatre ans, alors qu’ils étaient en auto, celui-ci aurait commencé à s’agiter parce qu’il se disait suivi par des gens qui voulaient s’en prendre à lui. D’après ses souvenirs, qu’elle admet imprécis, il est allé à l’hôpital, mais n’a pas reçu de diagnostic et serait ressorti le jour même.

Tout comme 45,7 % des personnes décédées depuis 2001, M. Olivier avait un historique avec la police. Mme Bence confirme que son fils était connu des policiers et pense que cela a pu les influencer. « J’ai donné son nom, sa date de naissance, alors peut-être ils ont checké, mais quand même, tout le monde dans la vie a fait des erreurs, mon fils dans les deux dernières années, il travaillait, il n’était pas dans la rue en train de se promener pour faire n’importe quoi. »

Les antécédents d’une personne peuvent en effet être vérifiés par les policiers avant d’arriver sur les lieux d’une intervention.

M. Olivier était visé par une ordonnance à vie lui interdisant d’avoir en sa possession des armes à feu. Il avait purgé plusieurs peines de prison entre 2006 et 2019 pour un braquage à domicile et détention d’arme prohibée. La police de Repentigny n’a toutefois pas précisé si elle disposait de ces informations au moment de l’intervention.

Une histoire qui se répète ?

Le coroner en chef adjoint Me Luc Malouin ne s’étonne pas des données compilées par Le Devoir. « Votre constat est le mien », note en entrevue celui qui doit déposer début décembre le rapport attendu sur la mort de Pierre Coriolan, décédé en juin 2017. L’homme, qui souffrait de problèmes de santé mentale, était armé d’un couteau de cuisine et d’un tournevis. Il a été abattu par les policiers à la suite d’un appel au 911 passé par un voisin qui entendait beaucoup de bruit dans son appartement. Il était seul et visiblement agité.

Tout comme nombre de ses confrères qui se sont penchés sur ces décès, Me Malouin a émis des recommandations récurrentes au sujet des interventions des policiers auprès des personnes en crise.

Dans un précédent rapport sur la mort d’Alain Magloire, tué en février 2014 au centre-ville de Montréal, le coroner Malouin a souligné qu’un des policiers à bord d’une des autopatrouilles était spécialisé en intervention auprès de personnes en crise (RIC). Le chercheur en biochimie devenu sans-abri à cause de la maladie mentale avait été pris en chasse par les policiers du SPVM et brandissait un marteau vers les patrouilleurs avant d’être abattu.

« Je considère qu’une meilleure communication entre les policiers aurait été préférable et qu’elle aurait peut-être permis au policier RIC de tenter une intervention, même si le policier formé RIC doit d’abord agir comme policier et sécuriser une situation avant de tenter l’approche sociale », a-t-il écrit.

Portrait-robot

331 dossiers du coroner de 2001 à 2021

 

81 civils tués : 70 % étaient sous l’emprise de la drogue ou de l’alcool

 

70 % avaient un problème de santé mentale connu, une dépendance, manifesté des idées suicidaires ou tenu des propos inquiétants avant l’événement.

 

45,7 % avaient un historique avec la police

 

10 des personnes décédées seulement étaient impliquées dans une activité criminelle lors de l’intervention des policiers.

 

5 policiers décédés

Moins d’un an plus tard, c’est au tour de René Gallant d’être tué. Appelés sur une scène de violence conjugale, les policiers abattent l’homme de 45 ans qui s’avance vers eux avec un long couteau de cuisine. « Les policiers n’ont pas tenté de négocier avec M. Gallant. Ils lui ont ordonné d’obtempérer en criant et en pointant une arme en sa direction », précise la coroner Julie A. Blondin, qui reprend également la recommandation de l’enquête publique sur la mort d’Alain Magloire.

« L’approche des policiers devrait être adaptée et différente en présence d’une personne agressive, car elle peut être intoxiquée ou malade », note-t-elle. René Gallant était lourdement intoxiqué si on en croit les analyses toxicologiques inscrites au dossier.

Le cas de Stéphane Bouffard, 41 ans, a également amené le coroner Pierre Belisle à émettre des recommandations dans ce sens. Au moment du drame, en août 2016, M. Bouffard tenait un couteau de cuisine dans une main, mais n’était menaçant ni envers sa conjointe, ni envers les policiers qui l’ont abattu. « Cette intervention n’a duré que quelques minutes, car les policiers ont été pris face à une personne en apparence en crise qui ne répondait pas aux ordres habituels », indique le coroner Belisle. Il recommande notamment que la formation en désescalade des policiers « fasse l’objet de mises à niveau périodiques pour que les policiers développent des réflexes… comme cela est jugé nécessaire dans le maniement des armes à feu ».

Le coroner Malouin se prépare à rendre ses recommandations sur l’intervention qui s’est soldée par la mort de Pierre Coriolan en juin 2017. En août dernier, lors des audiences publiques, il s’était d’ores et déjà prononcé en faveur d’une formation obligatoire annuelle sur la santé mentale, sur l’intervention avec une personne en crise, sur la désescalade de la violence et sur la communication.

Le second volet de l’enquête du Devoir se penche sur l’analyse du modèle national d’emploi de la force lors d’intervention auprès de personnes en crise.



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