Québécois tués par les policiers: les Autochtones et les minorités visibles surreprésentés

La proportion de citoyens issus de minorités visibles tués par des policiers du Grand Montréal est presque aussi élevée que celle des personnes blanches, alors qu’ils ne constituent que 14 % de la population, selon une analyse des dossiers du coroner de 2001 à 2021 effectuée par Le Devoir. Ils représentent 44 % des décès, contre 48 % pour les personnes blanches.

L’histoire de Jean René Junior Olivier n’est pas sans faire écho à d’autres décès qui ont eu lieu au cours des deux dernières décennies, impliquant des personnes issues des minorités visibles en situation de crise, connues pour des problèmes de santé mentale ou ayant exprimé des idées suicidaires.

Rien qu’au cours des sept dernières années sur le territoire du Grand Montréal, la moitié des hommes abattus par les policiers étaient noirs et déstabilisés. Alain Magloire, René Gallant, Pierre Coriolan, Nicholas Gibbs, Sheffield Matthews et plus récemment Jean René Junior Olivier, tous ont été tués lors d’une intervention policière.

« On revient toujours à la question : est-ce que la vie des Noirs compte ? Oui, Pierre Coriolan était en détresse. On était devant un homme en crise. Mais c’était aussi un homme noir », lance Nargess Mustapha, cofondatrice de Hoodstock, un organisme communautaire créé dans la foulée du décès de Freddy Villanueva, un jeune latino de 18 ans abattu par un policier à Montréal-Nord en 2008.

La mère de Jean René Junior Olivier, Marie-Mireille Bence, se demande si l’intervention auprès de son fils a été « teintée du racisme systémique, inconscient et institutionnalisé ». Elle envisage de déposer prochainement une plainte de racisme systémique auprès de la Commission des droits de la personne et une autre en déontologie policière contre les agents impliqués.

Un rapport produit cette année par des chercheurs du département de sociologie de l’UQAM et de l’École de criminologie de l’Université de Montréal révèle que les personnes noires sont près de trois fois plus susceptibles que les Blancs d’être interpellées par les policiers de Repentigny.

La cofondatrice de l’organisme Hoodstock estime que les améliorations apportées à la formation des policiers en matière d’interventions auprès de personnes en crise sont un pas dans la bonne direction, mais restent insuffisantes pour régler la situation. « Quand la direction policière n’aborde pas la question de profilage racial au sein même de leur institution, je ne sais pas trop comment ça va s’améliorer », déplore Nargess Mustapha.

Un accès inégal aux services ?

Le manque d’accessibilité aux services en santé mentale reste un enjeu de taille dans de nombreux quartiers périphériques de Montréal. À Montréal-Nord, Mme Mustapha observe le phénomène depuis plusieurs années et le considère comme faisant partie des inégalités systémiques auxquelles doit s’attaquer le gouvernement. Mais il ne doit en rien servir à justifier les cas de violence policière.

« Pour les communautés de Montréal-Nord, qui sont majoritairement afro-descendantes et racisées ou issues de l’immigration, c’est sûr que l’accès est beaucoup plus difficile. Oui, il y a des services spécialisés, mais il y a tout l’enjeu de la mobilité qui a aussi un impact. Des enjeux de précarité viennent s’ajouter à ça », souligne-t-elle.

Selon Fama Tounkara et Ernithe Edmond, les fondatrices du site My Mental Health Matters, les personnes issues de l’immigration et les minorités visibles ayant besoin de soutien en santé mentale auraient également moins tendance à aller chercher de l’aide. « Fama et moi avons grandi dans des contextes familiaux où c’était difficile de trouver de l’aide de nos parents pour consulter des professionnels de la santé mentale. C’était vraiment tabou. Dans la génération de nos parents ou celle juste avant, quand quelqu’un avait des troubles de santé mentale, on considérait ça comme une malédiction ou on pensait qu’il était possédé par des esprits », explique Ernithe Edmond, dont la plateforme sur les réseaux sociaux tente d’éduquer les jeunes et de les sensibiliser aux enjeux de santé mentale.

Situation critique au Nunavik

 

Comme les minorités visibles, les communautés autochtones sont surreprésentées dans la proportion des personnes tuées par la police.

Pour l’ensemble du Québec, les Autochtones (4,5 % de la population) représentent plus de 13,5 % des décès.

Le Devoir a dénombré 11 Autochtones parmi les personnes décédées sous les balles des policiers. C’est ainsi la communauté la plus touchée et surreprésentée.

Et le service de police du Nunavik se place en troisième position des corps policiers les plus meurtriers après la Sûreté du Québec et le Service de police de la Ville de Montréal avec sept civils tués, dont trois entre 2016 et 2018.

 

L’ex-directeur adjoint de la police de Longueuil Jean-Pierre Larose a accepté en février 2018 de devenir chef de la police du Nunavik pour changer la donne.

« C’est majeur comme défi », lance-t-il d’entrée de jeu au Devoir. « Je me suis attaqué aux décès lors d’interventions à mon arrivée et je suis fier de dire que depuis, il n’y en a pas eu ! » précise le chef Larose.

Ce dernier a mis à disposition de tous ses patrouilleurs des armes à impulsion électrique. Et d’ici le mois de décembre, ils seront tous dotés d’une caméra corporelle en tout temps. Une équipe mixte d’intervention mobile composée d’un policier et d’un intervenant social a aussi été implantée à Puvirnituq, un village nordique du Nunavik situé sur la côte est de la baie d’Hudson. « C’est un autre franc succès. On réduit la judiciarisation dans 80 % des cas. Ma volonté serait de l’implanter dans toutes les communautés. On a déjà ciblé un autre village », précise-t-il.

« Je pense que ce sont des outils qui ont contribué à diminuer l’emploi de la force, à diminuer les interventions policières qui causent des blessures ou la mort », ajoute le chef de la police du Nunavik, qui se dit tout de même inquiet du manque de 30 policiers permanents au sein de son équipe.

 

Portrait-robot

331 dossiers du coroner
de 2001 à 2021

 

81 civils tués par arme à feu

 

70 % étaient sous l’effet de la drogue ou de l’alcool.

 

70 % avaient un problème de santé mentale connu, une dépendance, manifesté des idées suicidaires ou tenu des propos inquiétants avant l’événement.

 

45,7 % avaient un historique avec la police.

 

10 des personnes décédées seulement étaient impliquées dans une activité criminelle lors de l’intervention des policiers.

 

5 policiers tués par balle



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