Six mois pour parler français

Pour ceux qui les suivent à temps plein, les cours de francisation s’étendent sur plus de 10 mois, sans compter l’attente avant de pouvoir réellement commencer le cours.
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoir Pour ceux qui les suivent à temps plein, les cours de francisation s’étendent sur plus de 10 mois, sans compter l’attente avant de pouvoir réellement commencer le cours.

Des chercheurs et intervenants en immigration demandent l’abolition d’une disposition du projet de loi sur la langue officielle qui porte atteinte, selon eux, aux droits fondamentaux des nouveaux arrivants. Dans la version actuelle du PL96, après six mois au Québec, les immigrants n’auront plus accès à des services de l’État dans leur langue maternelle et la communication avec leur médecin ou un enseignant du système public ne se fera qu’en français.

Garine Papazian-Zohrabian, psychologue et professeure en psychopédagogie à l’Université de Montréal, dénonce cette disposition de la loi qui suppose qu’il n’y aura plus d’interprètes subventionnés par l’État pour les immigrants après six mois, « car on s’attend à ce qu’ils parlent parfaitement le français ». La loi prévoit que le français devra être l’unique langue des services publics, sauf pour des exceptions comme les personnes ayant fréquenté l’école primaire en anglais au Canada, les Autochtones et les immigrants qui sont ici depuis moins de six mois.

Or, selon elle, donner quelques mois pour apprendre le français à de nouveaux arrivants qui vivent des bouleversements majeurs est « irréaliste ». « C’est impossible », dit-elle, en pointant les difficultés auxquelles seront confrontés les immigrants les plus vulnérables, comme les réfugiés ayant vécu une situation traumatique ou ceux qui sont sous-scolarisés. « Si je vous donnais des leçons d’arménien, le parleriez-vous en six mois ? » Elle rappelle que pour ceux qui les suivent à temps plein, les cours de francisation s’étendent sur plus de 10 mois, sans compter l’attente avant de pouvoir réellement commencer le cours.

Atteinte aux droits fondamentaux

Aux côtés de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), ils sont une vingtaine d’intervenants et de chercheurs à dénoncer publiquement, mémoire à l’appui, le projet de loi 96 qui, selon eux, entrave l’accessibilité et la qualité des services publics essentiels pour les personnes qui ne maîtrisent pas le français. « On comprend la volonté de promouvoir le français et on est d’accord avec l’objectif global, mais on a l’impression que [le gouvernement] n’a pas vraiment réfléchi à l’impact que ça aura sur les personnes allophones », a déclaré Janet Cleveland, chercheuse sur les droits et le bien-être des migrants à l’Institut universitaire SHERPA.

Comment un travailleur qui a un accident de travail va-t-il être capable de bien comprendre les étapes pour être indemnisé ? Comment une réfugiée afghane va-t-elle pouvoir comprendre ce qui arrive à son nouveau-né si elle se présente à l’hôpital six mois après son arrivée et qu’elle n’a pas encore eu accès à la francisation ? Mme Cleveland donne aussi l’exemple d’une mère immigrante à qui la Direction de la protection de la jeunesse avait retiré la garde de ses enfants. « Sans interprète, elle n’arrivait pas à bien communiquer et on lui a fait une mauvaise évaluation. Ça a pris un an avant d’en avoir une autre, cette fois avec interprète, et on lui a finalement redonné la garde de ses enfants, raconte-t-elle. Des cas comme ça, on en voit déjà, alors si la loi est adoptée, ça va être comme ça systématiquement. »

Dilemme éthique

En les obligeant à communiquer uniquement en français avec quelqu’un qui n’est pas à l’aise dans cette langue, les employés des services publics se retrouveront devant un « dilemme éthique », croit Garine Papazian-Zohrabian. « Ils vont être pris entre l’obligation de respecter la loi et celle de respecter le code d’éthique de leur profession qui les oblige à bien répondre aux besoins de la personne », dit-elle. Cela pourrait également créer des situations « absurdes » où, par exemple, une travailleuse sociale hispanophone ne pourrait pas s’adresser en espagnol à une personne hispanophone comme elle.

Le projet de loi prévoit le recours à d’autres langues « lorsque la santé, la sécurité publique ou les principes de justice naturelle l’exigent », mais de l’avis des chercheurs, cela ne concernerait que les urgences. À défaut d’abroger cette disposition, le gouvernement pourrait retirer l’obligation de communiquer en français pour les services essentiels, comme la santé, l’éducation et d’autres services sociaux et juridiques, réclament les chercheurs.

Ils soulignent par ailleurs que les études ont montré que les approches linguistiques coercitives nuisent à une bonne intégration. « L’intégration des immigrants ne passe pas juste par la langue. Ça passe par le sentiment d’être respecté et par le sentiment de sécurité, a insisté Janet Cleveland. Et s’ils se sentent bien accueillis dans la société, ils voudront encore plus apprendre le français. »

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