Le ministre Roberge sur la ligne de front

Le ministre Roberge affirme avoir redressé la barre après des années de laisser-aller, mais ses adversaires soutiennent que les principales réformes de la CAQ ont raté la cible.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le ministre Roberge affirme avoir redressé la barre après des années de laisser-aller, mais ses adversaires soutiennent que les principales réformes de la CAQ ont raté la cible.

C’était un soir glacial de décembre 2018, deux mois après l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec (CAQ). Jean-François Roberge, nouveau ministre de l’Éducation, rencontrait des électeurs dans une microbrasserie de sa circonscription, à Chambly. Il a répété la promesse caquiste de donner la priorité à l’éducation : « Mes amis, on est au début de quelque chose. On va en faire, des changements, mais ça va déranger, je vous le garantis. Plus tu arranges, plus ça dérange ! »

Le ministre avait vu juste. Il en a fait, des changements. Quitte à parfois bousculer le réseau. À moins d’un an des élections de l’automne 2022, le gouvernement Legault peut dire qu’il a tenu parole en respectant la majorité de ses engagements en éducation. Il s’apprête à concrétiser une autre promesse en dévoilant la semaine prochaine sa version améliorée du Protecteur de l’élève, une institution qu’il critique depuis longtemps.

Le ministre Roberge affirme avoir redressé la barre après des années de laisser-aller, mais ses adversaires soutiennent que les principales réformes de la CAQ — maternelles 4 ans, abolition des commissions scolaires et baisse de la taxe scolaire — ont raté la cible. La crise de la pandémie a aussi fragilisé le ministre de l’Éducation, considéré par les partis de l’opposition comme un des maillons faibles du gouvernement. Ils réclament sa démission et comptent tout mettre en œuvre pour le faire tomber d’ici un an.

Un récent débat sur le thème de l’éducation à l’Assemblée nationale a pris l’allure d’une répétition générale en vue de la prochaine campagne électorale. Les membres du trio de l’opposition en éducation — Marwah Rizqy, Christine Labrie et Véronique Hivon — ont martelé durant deux heures les raisons pour lesquelles Jean-François Roberge serait « plus utile en retournant enseigner au primaire ».

Ces échanges corsés ont montré — une fois de plus — la combativité du ministre. Ce membre fondateur de la CAQ, protégé de François Legault, garde la confiance du premier ministre. Mine de rien, Jean-François Roberge est en train de se hisser parmi les ministres de l’Éducation les plus durables, après trois années en poste — il faut remonter à Michelle Courchesne en 2007-2010 pour un règne aussi long dans ce ministère casse-cou.

Dans l’entourage du ministre, on défend bec et ongles le bilan des trois premières années du mandat caquiste, chamboulé par la pandémie : budgets records pour construire et rénover des écoles, ententes historiques pour augmenter les salaires des enseignants, ajout de deux récréations obligatoires par jour, encadrement des frais chargés aux parents, financement de deux sorties culturelles par année pour chaque élève, bonification de l’aide alimentaire, création de 629 classes spécialisées, réforme du cours Éthique et culture religieuse, offre accrue d’activités parascolaires, achat massif d’ordinateurs et de tablettes numériques, plan de réussite éducative de 110 millions…

« Quand on est arrivés, on a trouvé la maison en désordre, salement en désordre. Il y avait eu des années et des années d’incurie, de laisser-aller. On gérait à la petite semaine, sans trop avoir d’ambition, sans trop avoir de plan », a lancé le ministre Roberge à l’Assemblée nationale.

Il est vrai que l’austérité libérale des années 2014 et 2015 a fait mal en éducation, avec les coupes de budget pour embaucher des orthophonistes ou des orthopédagogues, pour rénover des écoles et même pour acheter des livres : « Il n’y a pas un enfant qui va mourir de ça », avait lancé l’éphémère ministre Yves Bolduc.

Priorités critiquées

 

Le gouvernement Legault a été hyperactif, mais ses efforts ont été vains, selon les partis de l’opposition. Le trio Rizqy-Labrie-Hivon affirme que le système d’éducation se porte plus mal qu’avant l’arrivée de la CAQ.

« Le ministre n’a jamais été capable d’établir les bonnes priorités », dit la députée libérale Marwah Rizqy. Les maternelles 4 ans auraient pu être une bonne idée dans un monde idéal, mais la création de ces centaines de classes a aggravé la pénurie de personnel et de locaux, selon elle. C’est une bien mauvaise idée d’ajouter des milliers d’enfants dans un réseau qui ne parvenait pas à soutenir correctement les élèves déjà en classe, faute de personnel.

Sans nier la pénurie, le ministre de l’Éducation met plutôt l’accent sur les 11 200 enfants supplémentaires qui ont une place en maternelle. Il a plus que triplé le nombre de classes dematernelle 4 ans. « En plus, ils ont accès à une formation selon le nouveau programme-cycle qui a été fait par des experts du développement de l’enfance du préscolaire », a souligné Jean-François Roberge.

Compte tenu des mises en garde du milieu, le ministre Roberge aurait dû tenir tête au premier ministre Legault, qui tenait mordicus à réaliser sa promesse d’élargir l’offre de maternelles 4 ans, estime la députée péquiste Véronique Hivon. « Ça n’avait aucun sens que ce soit la priorité des priorités en éducation », a-t-elle dit.

Renoncer à 1,5 milliard

La députée solidaire Christine Labrie reproche aussi au ministre d’avoir laissé le gouvernement uniformiser la taxe scolaire, ce qui s’est traduit par une perte de 1,5 milliard de dollars par année pour les écoles. Jean-François Roberge rappelle que le gouvernement a compensé cette perte en puisant dans le fonds consolidé de l’État. La CAQ a néanmoins baissé le fardeau fiscal des propriétaires fonciers, privant le réseau de fonds qui auraient pu servir à l’aide aux élèves vulnérables, déplore Québec solidaire.

Un milliard et demi par année en baisse de taxes, ça donnera la jolie somme de 6 milliards après quatre années de règne caquiste, rappelle Christine Labrie. Elle se met à rêver : cetargent aurait pu accélérer la rénovation des écoles, qui continuent de se dégrader malgré les investissements records annoncés par le gouvernement.

Des doutes subsistent sur la qualité de l’air et de l’eau des écoles, rappellent les partis de l’opposition. Le ministre Roberge se félicite à juste titre que le Québec soit un des endroits dans le monde où les écoles sont restées les plus ouvertes malgré la pandémie, ce qui a permis de limiter les dégâts pour les enfants. Des acteurs du milieu scolaire se demandent néanmoins si cette accessibilité s’est faite au péril de la santé des élèves et du personnel : en date du 17 novembre, on dénombrait 2476 cas actifs de COVID-19 dans le réseau scolaire ; 473 classes et 18 écoles étaient fermées.

Les élèves d’abord

Au-delà des hauts et des bas de la gestion de la pandémie, le trio Rizqy-Labrie-Hivon reproche au gouvernement d’avoir échoué à juguler la pénurie de toutes les catégories de personnel scolaire. Plus de 30 000 enseignants non légalement qualifiés travaillent dans le réseau. L’argent est là pour embaucher, mais il manque de candidats.

Il manque aussi 500 professionnels (orthophonistes, psychoéducateurs, etc.) pour soutenir les élèves en difficulté et leurs enseignants. La solution proposée par le ministre Roberge a soulevé un tollé : Québec est prêt à payer pour envoyer dans des cliniques privées les élèves du réseau public qui n’ont pas accès à du soutien spécialisé.

Jean-François Roberge reste fidèle au principe qu’il a mis en avant dans son essai Et si on réinventait l’école ? Chroniques d’un prof idéaliste, publié quand il était dans l’opposition. Il dit faire passer les intérêts des élèves d’abord et avant tout. Pour lui, public ou privé importe peu, pourvu que les jeunes aient accès aux services.

L’ancien prof idéaliste a encore un an pour convaincre les électeurs de la justesse de ses choix.



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