Les conservateurs québécois ne réservent pas à O’Toole le même sort qu’à Scheer

À une semaine de la rentrée parlementaire lundi, Erin O’Toole a été la cible d’une attaque en règle dans ses propres rangs, de la part de la sénatrice de la Saskatchewan Denise Batters.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne À une semaine de la rentrée parlementaire lundi, Erin O’Toole a été la cible d’une attaque en règle dans ses propres rangs, de la part de la sénatrice de la Saskatchewan Denise Batters.

Ils ont laissé tomber le chef précédent, mais mettent tout leur poids politique pour garder celui-ci, afin d’avoir une chance de vaincre un jour les libéraux de Justin Trudeau : les Québécois au sein du caucus conservateur ne souhaitent pas que leur parti répète le même scénario qu’en 2019, lorsque leur chef avait été poussé vers la sortie deux mois après les élections.

« Nous sommes à 100 % derrière lui [Erin O’Toole] », a assuré le députéde Portneuf–Jacques-Cartier, Joël Godin, à la sortie d’une réunion avec son caucus mercredi.

À une semaine de la rentrée parlementaire lundi, son chef, Erin O’Toole, a été la cible d’une attaque en règle dans ses propres rangs, de la part de la sénatrice de la Saskatchewan Denise Batters, réputée proche de l’ancien chef Andrew Scheer et partisane de Peter MacKay lors de la précédente course à la chefferie conservatrice.

Elle accuse Erin O’Toole d’avoir prétendu lors de la course à la chefferie être un « vrai bleu » [un conservateur plus à droite] tout en ayant mené une campagne « presque indifférenciable des libéraux de [Justin] Trudeau ». La sénatrice exige un vote de confiance des membres du parti au cours des six prochains mois et a lancé une pétition à cet effet. Elle a plutôt eu droit à un renvoi du caucus. Erin O’Toole a bien indiqué qu’il ne tolérera pas de tels écarts de conduite.

De toute manière, chacun des dix élus conservateurs québécois avait déjà fait connaître, publiquement ou en privé, son soutien au chef. Le Devoir a communiqué avec sept d’entre eux, ainsi qu’avec des responsables du parti, des employés ou d’ex-employés politiques, et un sénateur.

Le caucus du Québec pardonne à Erin O’Toole d’avoir courtisé la droite lors de la chefferie et voit plutôt en lui un chef fondamentalement centriste, à l’image de sa stratégie de campagne. L’analyse attendue des raisons de la défaite devrait conclure à des facteurs hors de son contrôle, croit-on, comme le moment du déclenchement des élections et la pandémie.

Ce même caucus avait toutefois formulé un verdict tout autre pour l’ancien chef Andrew Scheer, il y a à peine deux ans. Les troupes conservatrices du Québec l’ont blâmé en coulisses pour la défaite électorale et ont participé au mouvement l’ayant poussé vers la sortie, confirment plusieurs sources conservatrices.

Les putschistes près du Québec

À l’issue de la défaite électorale de 2019, le Parti conservateur se retrouve relégué aux banquettes de l’opposition, avec 121 députés. C’est un coup dur pour les Québécois du parti, sûrs de la valeur de leur équipe de candidats. La victoire leur paraissait possible jusqu’à ce qu’une question sur la position du chef sur l’avortement lors du débat des chefs à TVA vienne tout gâcher.

Peu après l’élection, une fronde s’organise pour montrer la porte au chef. Les conservateurs québécois ne lui portent pas secours. « L’affront est vraiment venu du Québec. Et c’était organisé pas à peu près », confie une personne qui a travaillé à rallier les opposants à Andrew Scheer.

« D’autres [que les élus du Québec] ont mené le bal pour faire tomber Scheer, mais tout le monde étaitcontent de remplacer le chef, ajoute avec nuance un autre témoin des événements. On a conclu qu’on ne pouvait pas avoir un chef pro-vie. »

Sous pression à l’interne, M. Scheer s’est levé en Chambre le 12 décembre 2019 pour annoncer cette « décision la plus difficile [qu’il ait] eue à prendre ». Il a quitté son rôle de chef de l’opposition officielle après la révélation d’une affaire d’utilisation de l’argent du parti pour payer les frais de scolarité de ses enfants. Il est toutefois resté député, et a été réélu en 2021 dans sa circonscription de Regina–Qu’Appelle.

Soutien du Québec

« Il y avait une grogne qui s’exprimait beaucoup plus fortement, beaucoup plus clairement [contre Andrew Scheer]. C’est sans aucune mesure avec ce qu’on voit pour Erin O’Toole », explique le sénateur conservateur Claude Carignan, en entrevue avec Le Devoir.

Selon lui, si aucun autre élu ou sénateur n’a publiquement critiqué Erin O’Toole depuis lundi, c’est que les insatisfaits du chef sont peu nombreux et peu organisés. « Si ça [la grogne contre le chef] avait été bien organisé, stratégique, ça n’aurait pas été fait comme ça », tranche-t-il.

Entre cinq et dix élus ou sénateurs composeraient un noyau contestant le leadership, selon différentes estimations d’initiés conservateurs.

« C’est clair que les pro-vie, c’est une petite gang, mais disproportionnée dans notre parti, qui n’est pas contente. Et ils sont en train de “l’échapper” », affirme un membre du caucus québécois qui a accepté de se confier au Devoir sans être nommé, pour parler plus librement.

Selon lui, le « recentrage » opéré par le chef Erin O’Toole est nécessaire pour remporter des sièges au Québec et en Ontario, et ainsi avoir une chance mathématique de déloger Justin Trudeau. Cela engendre de la frustration chez certains de ses collègues anglophones plus à droite, surtout qu’ils étaient courtisés par le clan O’Toole durant la course à la chefferie. « Je respecte nos membres plus à droite, mais on ne peut pas faire autrement [que chercher] l’équilibre. Je n’ai pas envie d’être le NPD de droite. »

Un autre membre québécois du caucus affirme qu’Erin O’Toole « n’a jamais eu la réputation d’être un gars de droite ». S’il a courtisé les membres plus conservateurs, c’est qu’« il a joué la game auprès des membres », dit-il, sans lui en tenir rigueur.

Pas un vrai bleu

« C’est vrai qu’Erin O’Toole a fait campagne comme un vrai bleu », indique le professeur de sciences politiques Frédéric Boily, du Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta.

Or, quand le chef a dévoilé son plan climatique en avril 2021, qui proposait un prix sur le carbone, il est devenu clair qu’il allait se positionner plus au centre pour courtiser l’électorat lors des élections. « Mais j’ai l’impression que c’est quelqu’un de plus centriste qui, à la course à la direction, a été un peu plus à droite, mais qui est revenu par la suite au centre », analyse-t-il.

Un responsable québécois du parti, qui se qualifie « d’ami personnel d’Erin O’Toole », est d’accord avec cette analyse. « Erin O’Toole est un modéré, mais il a fait une course à la chefferie plus à droite. Il fallait qu’il se différencie de Peter MacKay », sonadversaire à la direction du parti, réputé plus au centre.

« C’est la dynamique des courses à la chefferie », dit l’ancien stratège conservateur Yan Plante, qui a notamment conseillé l’ex-premier ministre Stephen Harper. Puisque les candidats doivent courtiser un nombre restreint de membres pour devenir chef, ils sont poussés à aborder des enjeux qui leur sont chers, même s’ils sont déphasés par rapport à l’opinion publique.

« C’est comme au Parti québécois, où il y a un groupe parmi les membres [qui a des positions] plus radicales sur l’indépendance du Québec. […] Donc, les candidats parlent souvent de souveraineté [pendant la course à la chefferie] mais, une fois qu’un candidat est devenu chef, la population ne veut plus en entendre parler ».

Au lendemain d’une élection dont la campagne a été menée au centre, le Parti conservateur s’est retrouvé avec 119 sièges sur les 338 du Parlement, même s’il a remporté le vote populaire. Le Devoir avait demandé à Erin O’Toole, le 21 septembre, s’il sentait qu’il avait la légitimité nécessaire pour éjecter les éléments les plus radicaux à droite au sein de son parti.

« Nous sommes un parti moderne et ouvert, avait-il répondu. On doit apprendre des leçons parce que je suis déçu. On a eu des gains, mais on a eu des pertes aussi. Je suis fier de notre mouvement, mais on doit [le faire] grossir, notamment dans les grandes villes et dans les banlieues. »



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