Les soulèvements sanglants d’avril 1918

Le quartier Saint-Sauveur à Québec
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Le quartier Saint-Sauveur à Québec

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir propose une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée diplomatique d’Honoré Mercier en Europe. Neuvième texte.

En ce 1er avril 1918 à Québec, les soldats de l’armée de sa Majesté patrouillent dans les rues encore enneigées de la Basse-Ville. Baïonnette au fusil, par un temps brumeux, ils quadrillent le quartier Saint-Roch. Là doit se tenir une assemblée populaire contre la conscription. Depuis plusieurs jours, la tension monte. Un train spécial a conduit le général François-Louis Lessard, le plus haut gradé canadien-français de l’armée, de Halifax jusqu’à Québec afin qu’il écrase ces soulèvements spontanés. Des soldats sont dépêchés sur place. L’ambiance est explosive.

Place Jacques-Cartier, l’avocat nationaliste Armand Lavergne est attendu. Va-t-il parler ? Il brille par son absence. Selon la rumeur, ce proche d’Henri Bourassa aurait été jeté au cachot. Ce bruit se propage tandis que des cavaliers, sabre au poing, font monter leurs chevaux jusque sur les trottoirs pour intimider la foule.

Des citoyens fracassent des vitrines commerciales. Ils ont déjà à leur actif la destruction d’un bureau d’enrôlement et quelques policiers assommés. Comment expliquer que les militaires, de leur côté, ne fassent guère mieux en pillant, comme de grands enfants, un magasin de bonbons, tandis que le propriétaire du lieu est battu à coups de crosse de carabine ?

En ce 1er avril, une colonne de soldats se déploie boulevard Langelier, au cœur de la circonscription de Wilfrid Laurier, le chef de l’opposition à Ottawa. Dans ce quartier populaire, les militaires sont reçus par une pluie de balles de neige et de fragments de glaces, entremêlés de briques et de pierres. Des coups de feu se font également entendre en provenance des toits. S’agit-il de simples balles à blanc ?

Piqué au vif, le major Gooderham Mitchell s’engouffre dans le faubourg ouvrier de Saint-Sauveur. L’officier torontois mène ses hommes jusqu’à la croisée des rues Saint-Joseph et Saint-Vallier. À ses soldats, il ordonne d’ouvrir le feu sur une foule disparate au premier rang de laquelle se trouvent plusieurs enfants. Les balles explosives sifflent. Une mitrailleuse Lewis arrose ensuite ce champ de bataille improbable. La fusillade fait quatre morts et une soixantaine de blessés. Le compte reste incertain : plusieurs se cachent, par crainte des représailles.

Parmi les morts, personne n’a le moindre antécédent politique. Georges Demeule, un cordonnier machiniste de 14 ans, est le plus jeune à être déposé à la morgue. Il a été atteint d’une balle dans la poitrine, à l’heure où il revenait tout bonnement d’une partie de cartes. Il avait étrenné ce soir-là un jeu tout neuf, acheté avec ses maigres gages d’ouvrier.

Le curé Evain se précipite au secours d’un des nombreux passants blessés. L’homme mourra au bout de son sang. « Go to hell », lui lance un soldat surexcité tandis que les militaires continuent leurs manœuvres tout en criant des insanités francophobes que la presse n’ose reproduire. On peut les lire dans le volumineux rapport d’enquête du coroner Jolicoeur.

Dans son édition du 2 avril, L’Action catholique ne pleure pas les morts et les blessés. Le journal du clergé martèle au contraire la nécessité qu’ont les autorités d’imposer leur ordre par tous les moyens. Le lecteur y lit qu’« il faut d’abord que l’ordre se rétablisse, et que les semences d’anarchie que des meneurs étrangers propagent en sous-main dans notre ville soient arrachées ». Dans l’ensemble, la presse locale adopte le point de vue de l’armée, qui s’accorde d’ailleurs avec celui des principaux cadres de la bonne société. Ce monde demande aux classes populaires de regagner sa place habituelle, de se soumettre, d’obéir.

Pour expliquer ces soulèvements populaires, les autorités militaires vont accuser des agitateurs étrangers, en laissant circuler le nom de l’Industrial Workers of the World, un syndicat basé à Chicago. Cette infiltration tout à fait fabulée permet de juguler du même coup tout élan en faveur de réformes sociales. Par crainte de l’étranger, incapable de considérer l’autonomie de pensée de la population locale, on interrompt le service de traversiers vers Lévis, sur la rive sud du fleuve, tandis qu’au nord les ponts-levis de la rivière Saint-Charles sont relevés. Flairant les bonnes affaires, l’agence de détectives Pinkerton de New York débarque à Québec, à la recherche des meneurs de la conjuration présumée.

Mesures de guerre

 

La loi martiale est proclamée le 4 avril 1918. Cette Loi sur les mesures de guerre, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau l’utilisera à son tour, un demi-siècle plus tard, lors de la crise d’Octobre 1970. En ce printemps 1918, l’habeas corpus est suspendu. L’arbitraire a droit de cité. Le pouvoir ne se prive pas d’en profiter. Réfractaire à ces manœuvres, le journal Le Devoir n’est toutefois pas « supprimé », tel que l’a recommandé un haut gradé de l’armée.

Cette paix forcée permet aux agents de la police fédérale, surnommés les « spotters », de repartir de plus belle à la recherche des conscrits. Le zèle malhabile de ces hommes est d’ailleurs à l’origine des manifestations monstres ayant précédé le massacre du lundi de Pâques, conclut le rapport du coroner Jolicœur déposé le 13 avril.

Alors que Paris est bombardée, le Canada consolide par les armes son emprise militaire sur les classes populaires. L’affaire a été menée par une main de fer, celle du major général Lessard. Rompu aux pratiques de la répression, ce haut gradé, élevé à Québec, a déjà combattu les Métis de l’Ouest canadien et les Boers de l’Afrique du Sud. Ses faits d’armes comprennent aussi la répression d’une révolte ouvrière dans sa ville natale, alors qu’il n’était encore qu’un simple soldat dans les Queen’s Own Canadian Hussars.

Pour tenter de calmer les esprits, Lessard accorde une entrevue au Devoir, principal organe de l’opposition à la conscription. Lessard prétend qu’un régiment canadien-français aurait fait davantage de victimes si on lui avait confié la répression des émeutiers. « Le nombre de morts, au lieu d’être de 4 ou 5, serait de plus de 200 », lance-t-il en l’air, tout en rendant hommage à la discipline des soldats de Toronto.

Durant son séjour à Québec, le major général n’a jamais cru bon de prendre le pouls de la population autrement qu’à travers les témoignages des quelques notables qu’il rencontre dans sa suite cossue du Château Frontenac. Là, le maire de Québec est un des premiers à montrer sa parfaite soumission au pouvoir militaire.

« Pensez-vous qu’on est allés là pour tuer les gens ? » demande le haut gradé lors de l’enquête du coroner. « Au contraire, cela m’a fait de la peine énormément. Je ne veux pas passer ici pour le Kaiser ou un individu qui vient ici comme un meurtrier, je suis venu ici pour rétablir la paix. »

Le général Lessard va refuser tout net de reconnaître sa responsabilité dans le drame. Des affiches avaient été placardées dans les rues de Québec, dit-il, afin de prévenir le peuple qu’il serait « hasardeux » de se rassembler sur les places publiques.

Légitime défense ?

Le major général Lessard plaide la légitime défense en mettant de l’avant qu’une trentaine de soldats ont été blessés dans la soirée du 1er avril, sans compter la douzaine de chevaux égratignés dont l’un a dû être achevé. Ce narratif est repris par le Chicago Tribune du 6 avril. « Rioters fire upon the troops, who returned the fire », lit-on à la une du quotidien de l’Illinois.

Passés au tamis de la censure militaire, les troubles de Québec ne trouvent guère d’échos dans une France aux prises avec une nouvelle offensive allemande sur la Somme. « La conscription est appliquée aussi énergiquement à Québec que dans le reste du Dominion », relate le journal La Liberté du 18 avril 1918. En Europe, dans plusieurs pays, des soldats refusent de marcher vers la boucherie. Plusieurs pays vont réprimer des mouvements d’opposition à la guerre alors que la censure montre les dents.

Le premier ministre Robert Borden, que les Canadiens voient désormais en effigie sur les billets de 100 $, minimise la tuerie de Québec. Le 29 avril, son discours est rapporté en France par La libre parole, un journal d’extrême droite : « Les troubles qui se sont produits à Québec ont été considérablement exagérés. L’immense majorité des citoyens de cette province acceptent loyalement la loi sur la conscription. »

Tout est vite rentré dans l’ordre au Québec, si l’on se fie au Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire du 24 mai de la même année. « Le nombre de volontaires dans la province franco-canadienne augmente considérablement. Une foule enthousiaste accompagne les volontaires, qui défilent à Québec pour s’embarquer. Les rues et les quais retentissent des cris de : “Vive les alliés ! Vive le Canada ! Vive la France !” Les Canadiens français avaient été trompés, mais leur fond était bon. Ils sont prêts à lutter comme leurs ancêtres ou leurs parents d’outre-mer. »

En vérité, l’affaire est plus compliquée, moins tranchée. Cependant, l’effort de guerre bat son plein à Québec. L’expérience tragique des familles endeuillées du lundi de Pâques est étouffée. Elles attendront en vain des dédommagements et des excuses.

Le souvenir des émeutes de 1918

À la fin des années 1960, l’historien Jean Provencher a retrouvé la chemise maculée de sang de l’une des victimes du lundi de Pâques 1918 dans les archives du ministère de la Justice, rue Dorchester, à Québec. « C’était la chemise de quelqu’un qui avait été touché par une balle, une chemise à carreaux », raconte le chercheur dans un entretien avecLe Devoir. En parcourant le boulevard Langelier au printemps de 1971 à la recherche de témoignages, Provencher s’était heurté au silence apeuré des contemporains du drame marqués par la crise d’Octobre qui venait tout juste de se terminer. « Je les sentais très craintifs, les gens de la Basse-Ville, parce qu’ils craignaient encore qu’il y ait un recours à leur égard, explique l’auteur de Québec sous la loi des mesures de guerre — 1918 (Lux, 2014). Il y avait une personne sur deux au moins qui refusait de parler, tu sais, ils avaient peur avec ce qu’on vivait. »

Dave Noël



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