Christian Rioux persiste et signe

La Ville Lumière est terriblement déprimante à cette période-ci de l’année, de l’avis d’un Christian Rioux animé par la nostalgie des hivers enneigés du pays qui l’a vu naître, mais qui n’en est pas un, à son grand désarroi. 
Photo: Elodie Ratsimbazafy La Ville Lumière est terriblement déprimante à cette période-ci de l’année, de l’avis d’un Christian Rioux animé par la nostalgie des hivers enneigés du pays qui l’a vu naître, mais qui n’en est pas un, à son grand désarroi. 

Le journaliste Christian Rioux souligne ses 15 années de chroniques dans les pages du Devoir avec la parution d’un recueil qui rassemble certains de ses textes les plus marquants, voire les plus polémiques. Non, rien de rien, il ne regrette rien : le correspondant à Paris assume tout de ces coups de gueule, pourtant souvent écrits dans le brouhaha de l’actualité, mais desquels se dégage une étonnante cohérence.

Car en 15 ans, Christian Rioux n’a pas vraiment changé. C’est ce qui frappe le plus à la lecture des dizaines de textes triés sur le volet pour Chroniques du monde qui vient. La nouvelle guerre culturelle, qui sortira en librairie le 23 novembre.

Avant même que les termes « woke » et « cancel culture » soient sur toutes les lèvres, le chroniqueur vedette du Devoir en était déjà le pourfendeur en quelque sorte, lui qui s’insurgeait dès la fin des années 2000 des dérives de la novlangue ou encore de la réécriture de l’histoire au profit des minorités. « J’ai vécu les épisodes de Charlie Hebdo et du Bataclan, et ça, je peux vous dire que ça change quelqu’un. Mais pour l’essentiel, c’est vrai qu’étonnamment, je n’ai pas beaucoup changé. J’ai même eu l’impression de radoter en relisant mes textes », poursuit avec une pointe d’humour le principal intéressé, joint depuis la grisaille de novembre à Paris.

Dépassé par l’époque

La Ville Lumière est terriblement déprimante à cette période-ci de l’année, de l’avis d’un Christian Rioux animé par la nostalgie des hivers enneigés du pays qui l’a vu naître, mais qui n’en est pas un, à son grand désarroi. Nationaliste et souverainiste à distance, celui qui se décrit avant tout comme un journaliste est demeuré au cours de ces 15 dernières années un fin observateur du Québec, comme en font foi nombre des chroniques contenues dans le recueil.

De sa fameuse chronique polémique dans laquelle il dénonce le franglais des rappeurs québécois à celles où il tourne en ridicule l’annulation des pièces Kanata et SLAV de Robert Lepage, on sent tout le pessimisme qui l’habite, alors que le Québec n’évolue pas dans la direction qu’il aurait souhaitée. Pas plus d’ailleurs que l’Europe ou les États-Unis, auxquels où il consacre aussi plusieurs textes.

« Jamais dans ma vie, je n’aurais pensé rencontrer des cas de censure. C’est vrai partout, de Roman Polanski à Robert Lepage, en passant par Woody Allen et même Claude Meunier. C’est un peu pour ça que j’ai fait ce livre, pour montrer mon étonnement, ma naïveté face à ce genre de choses », tire-t-il comme conclusion après être passé à travers les centaines de chroniques qu’il a publiées dans Le Devoir.

De ce nombre, il en aura conservé un peu plus de 80 pour ce recueil. Certaines ont été éliminées d’office, car l’auteur n’aimait plus le style ou parce qu’il trouvait le sujet trop léger. Mais aucune n’a été rejetée parce que son opinion a changé depuis ou parce que les faits lui ont donné tort par la suite, assure Christian Rioux.

Au contraire, certaines chroniques présentes dans l’ouvrage se sont révélées presque prophétiques. En 2012, par exemple, il a signé une chronique intitulée « L’histoire détournée » dans laquelle il accuse la Ville de Montréal de se prêter à un révisionnisme bien-pensant en présentant Jeanne Mance comme la fondatrice de la métropole au même titre que Maisonneuve.

« L’intérêt de l’histoire, ce n’est pas d’y plaquer les valeurs d’aujourd’hui. Faudra-t-il demain inventer de nouveaux cofondateurs de Montréal pour faire une place aux homosexuels, aux Autochtones ou même aux immigrants ? Je pose à peine la question que je la regrette déjà, de peur qu’on n’en saisisse pas l’ironie », écrivait-il dans l’édition du Devoir du 8 juin 2012, soit bien avant que la controversée expression « territoire non cédé » devienne légion.

Bon après la date de péremption ?

D’autres textes conservés dans le recueil ont cependant plutôt mal vieilli, pourrait-on lui reprocher. Dans un texte tiré du 19 février 2016, il dit regretter l’empressement de tous à effacer de la mémoire collective le réalisateur Claude Jutra, lorsque de premiers soupçons de pédophilie commencent à s’ébruiter. Le lendemain, le témoignage à visage découvert d’une présumée victime était relayé par tous les médias.

« C’est vrai que ma chronique est peut-être datée. Mais je continue de penser qu’on ne peut pas faire un procès à quelqu’un en une semaine, même pour un coupable. Aujourd’hui, j’écrirais sûrement autre chose à la lumière des nouveaux témoignages, mais j’ai décidé de garder la chronique par principe, car ça arrive encore de faire le procès de quelqu’un en quelques jours », défend avec fougue Christian Rioux.

Il assume avec la même vigueur une chronique sur Donald Trump qui est parue lors de l’élection présidentielle de 2016 aux États-Unis, et dont certains passages peuvent faire sursauter aujourd’hui. On peut y lire que le milliardaire américain n’est en aucun cas une menace pour la démocratie et qu’il est absurde de le qualifier de fasciste. C’était quatre ans avant les événements du Capitole, en janvier dernier…

« Je pense toujours qu’il n’a rien d’un fasciste. Les mots n’ont plus de sens. Si c’était un fasciste, on en aurait voulu des comme ça durant les années 1930. Trump a été élu, et même s’il a contesté, il a fini par quitter le pouvoir. Je me réjouis de son départ, mais ce n’est pas un fasciste », tranche celui qui dit n’avoir jamais songé à écrire dans les pages opinions avant qu’on le lui propose.

Plus d’une décennie plus tard, les chroniqueurs, les analystes et autres commentateurs de tout acabit ont proliféré dans les médias, ici comme dans l’Hexagone. Une tendance souvent critiquée par les puristes du journalisme, mais que Christian Rioux tente d’observer avec un peu de hauteur.

« Évidemment, c’est tentant pour les organes de presse de donner trop de place à l’opinion, reconnaît-il. Mais en même temps, je pense que c’est aussi important d’entretenir le débat, car la pensée unique est encore très présente. Moi, je me réjouis de lire des chroniqueurs différents qui ne pensent pas comme moi. »

Chroniques du monde qui vient La nouvelle guerre culturelle

Christian Rioux, Boréal « Papiers collés », Montréal, 2021, 280 pages. En librairie le 23 novembre. L’auteur sera au Salon du livre de Montréal le samedi 27 novembre.

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