CHSLD: McCann rejette la responsabilité sur des hauts gestionnaires du réseau de la santé

La ministre McCann s’est aussi retrouvée dans une position inconfortable jeudi lorsque la crise au CHSLD Herron a été abordée. 
Photo: Jacques Boissinot (Archives) La Presse canadienne La ministre McCann s’est aussi retrouvée dans une position inconfortable jeudi lorsque la crise au CHSLD Herron a été abordée. 

La responsabilité de préparer les établissements à l’arrivée du coronavirus incombait aux présidents-directeurs généraux (p.-d.g.) du réseau de la santé et non pas à la ministre, a déclaré jeudi Danielle McCann, qui était à la tête du ministère de la Santé et des Services sociaux quand la première vague de COVID-19 a frappé le Québec.

La coroner Géhane Kamel, qui mène l’enquête publique sur les décès survenus dans les CHSLD du Québec au printemps 2020, a affirmé devant l’élue — aujourd’hui ministre de l’Enseignement supérieur — que la préparation n’avait « pas été au rendez-vous » dans les CHSLD.

« Quand j’entends les gens dire qu’à l’hôpital Notre-Dame, les gens attendaient et se tournaient les pouces alors que ça entrait à plein fouet en CHSLD : cette préparation-là, elle appartenait à qui ? » a demandé Me Kamel à Mme McCann.

« Aux p.-d.g. », a répondu la ministre du tac au tac. « Les p.-d.g devaient mettre en branle le plan à partir de janvier, faire ces travaux […], avoir les équipements dans les CHSLD, avoir aussi du personnel. Ils étaient bien placés pour prendre ces ressources d’autres secteurs de leurs CISSS et CIUSSS pour les amener dans les CHSLD », a-t-elle souligné.

Le plan auquel Mme McCann faisait référence a été élaboré en 2009 pour faire face à la grippe A (H1N1). Dans sa présentation, l’ex-ministre de la Santé a déclaré avoir demandé aux p.-d.g. de mettre ce plan « à jour » lors d’une rencontre organisée le 22 janvier 2020.

Plus tard en matinée, l’avocat Patrick Martin-Ménard, qui représente les familles de six personnes décédées en CHSLD, a remis en question cette information. Il a brandi le procès-verbal de cette réunion et souligné que la mise à jour des plans n’y avait pas été abordée. « Je vous suggère que ça n’a pas été discuté », a-t-il lancé à Mme McCann.

« C’est l’information que je peux vous donner. Je ne peux pas vous dire plus que ça », a répondu la ministre. La coroner Kamel est ensuite intervenue pour souligner l’importance de ce « détail ». « C’est la pierre angulaire. [À la réunion du] 22 janvier, on nous dit depuis plusieurs jours : “on a talonné les p.-d.g.”, a-t-elle rappelé. Je veux bien que les p.-d.g. portent leur responsabilité, [pourvu] que cette responsabilité-là ait été nommée. Se peut-il que [la directive] ait plutôt été [donnée] à la fin février ? »

« Je ne peux pas vous répondre », a alors laissé tomber Mme McCann, en suggérant de s’en remettre au sous-ministre.

« Encore la faute des autres ! On dirait bien que personne n’est jamais responsable de rien à la Coalition avenir Québec », a écrit sur Twitter la députée libérale Monique Sauvé.

« Ce que j’ai entendu, c’est une ministre qui n’assume pas les erreurs de son gouvernement et qui s’en remet à l’ancienne administration et aux gestionnaires », a aussi réagi Sol Zanetti, porte-parole en matière de services sociaux pour Québec solidaire.

À l’instar des deux autres partis d’opposition, le Parti québécois a une fois de plus demandé une « enquête publique et indépendante sur l’hécatombe des CHSLD ».

La mauvaise adresse courriel

La ministre McCann s’est aussi retrouvée dans une position inconfortable lorsque le sujet de la crise au CHSLD Herron a été abordé.

L’un des procureurs de l’enquête publique, Dave Kimpton, a cherché à savoir pourquoi une lettre de l’une des propriétaires du CHSLD était restée sans réponse. Le 9 avril, Katherine Chowieri avait écrit à la ministre McCann pour lui demander son intervention « directe et immédiate » pour arrêter la « mal gérance » du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, qui avait repris la gestion de l’établissement vu « l’urgence sanitaire » qui y avait été constatée.

Le courriel a été envoyé à l’adresse ministre@msss.gouv.qc.ca. Pas de chance : il s’agissait de la boîte de réception que la ministre McCann ne consultait pas. « Je dois vous dire que je recevais énormément de courriels. C’est probablement entré par la boîte “ministre”, pas par mon courriel auquel j’ai accès », a déclaré l’élue.

Mme McCann a ensuite déclaré que le courriel avait « probablement » été reçu par du personnel de son cabinet, puis transféré au cabinet de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais.

« C’est quand même un appel à l’aide où on souligne qu’il y a un potentiel de 23 décès », a indiqué le procureur Kimpton. « Y a-t-il un partage d’informations avec le cabinet de Mme Blais ? » Protégée par le privilège parlementaire, Mme McCann a simplement répondu que sa collègue et elle avaient été informées de l’ampleur de la catastrophe au CHSLD Herron le 11 avril, le lendemain de la parution d’un article du Montreal Gazette sur la question.

À Herron comme dans d’autres CHSLD, des médecins ont refusé de se présenter au travail, préférant s’en remettre à la télémédecine, même lorsque des patients étaient en fin de vie. À ce sujet, Mme McCann a été claire : « Dans mon esprit, [la télémédecine] n’était pas pour les CHSLD », a-t-elle statué.

La ministre a dit avoir eu « au moins une conversation » avec le président de la Fédération des médecins omnipraticiens, Louis Godin, « pour lui dire que c’était essentiel que les médecins aillent en CHSLD ».

Selon les chiffres du ministère, seulement 6,3 % des actes facturés en CHSLD durant la première vague ont été réalisés en télémédecine. Fruit du hasard, les CHSLD sélectionnés pour l’enquête publique de la coroner ont presque tous subi les contrecoups de la télémédecine, a souligné Me Kamel.

Pas de transferts « massifs »

Dans son témoignage, Danielle McCann a par ailleurs tenu à « clarifier » les choses au sujet du transfert d’aînés des hôpitaux vers les CHSLD, en pleine première vague de COVID-19.

Il y a eu « en bas de 1000 » transferts du genre au mois de mars 2020, l’équivalent de 20 % de plus qu’en février, a-t-elle déclaré. 

« Je veux vraiment clarifier que ce n’était pas un transfert massif des personnes âgées en CHSLD. Et c’était clair que les p.-d.g. devaient avoir des ressources pour les accueillir. Je tenais à clarifier le point », a-t-elle insisté.

Au 10 avril 2020, près de la moitié des morts associées à la COVID-19 étaient recensées en CHSLD. Malgré cela, Québec a continué, jusqu’à cette date, de sortir des aînés des hôpitaux pour les envoyer dans ces établissements. À l’époque, « les personnes âgées nous préoccupaient, et on avait peur qu’elles soient à l’hôpital », a rappelé Mme McCann pour justifier cette décision.

« Nous avions vu ce qui se passait en Italie et nous avions vraiment la crainte que ça se passe au Québec », a-t-elle aussi déclaré pendant sa présentation. Elle a rappelé que lors de la toute première rencontre d’urgence au sujet de la COVID-19, le 9 mars 2020, le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, avait présenté un scénario selon lequel 30 000 personnes pourraient être hospitalisées au Québec. Il prévoyait alors que 55 000 personnes pourraient mourir en raison de la COVID-19, et dès lors, l’idée d’un confinement a été discutée, a relaté l’ex-ministre.

Il reste que les transferts de personnes âgées des hôpitaux vers les CHSLD ont enlevé « beaucoup de marge de manœuvre » à ces derniers, a commenté Jacques Ramsay, le médecin qui assiste la coroner Kamel dans son enquête.

« Je comprends que c’est un nombre petit, mais c’est quand même un nombre significatif, en ce sens que les CHSLD ont perdu l’agilité qu’ils auraient dû avoir », a-t-il déclaré.

Un sous-ministre en position délicate

Le sous-ministre adjoint au ministère de la Santé et des Services sociaux, Daniel Desharnais, a dû répondre à une série de questions sur un mandat qu’il a eu dans une agence de relations publiques au plus fort de la crise du CHSLD Herron. Le 10 avril 2020, il a obtenu un contrat pour assister le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, dans ses relations médias notamment, à titre de directeur principal de l’agence TACT. « Étant donné qu’il y avait un attroupement de journalistes devant le CHSLD, on m’a demandé d’envoyer un porte-parole sur place pour faire quelques déclarations et [à la suite de] ça, on a continué, on a eu diverses réunions sur la situation d’Herron et sur la pandémie », a-t-il énuméré. Il était interrogé sur ses tâches par l’avocat Patrick Martin-Ménard, qui représente les familles de six victimes de la COVID-19. Le lendemain de l’obtention de ce contrat, le 11 avril, le plus haut fonctionnaire de l’État québécois, le secrétaire général Yves Ouellet, l’a contacté pour lui offrir un emploi. Sa nomination comme sous-ministre adjoint a été confirmée le 17 avril. Pour Me Martin-Ménard, l’octroi d’un tel contrat à TACT, à ce moment précis, « est un élément important parce que ça illustre une certaine façon de penser, une certaine façon de faire et quelles étaient les priorités du CIUSSS à ce moment-là ». Dans le contexte où l’information au sujet du CHSLD Herron sort dans les médias, « [le réflexe], ce n’est pas “voyons comment assurer la sécurité des patients”, c’est “comment gérer la crise ?” Ce qu’on fait, c’est des relations publiques », a-t-il dit au Devoir.

M. Desharnais était également chef de cabinet de l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette lorsque celui-ci s’est lancé dans une réforme du réseau en 2015. « La réforme a passé un mauvais quart d’heure depuis le début de cette enquête », lui a lancé Me Martin-Ménard. « On a notamment rejeté la faute sur la centralisation du système de santé, l’absence de gestionnaires de haut niveau dans les CHSLD : est-ce que, selon vous, ce sont des facteurs qui ont été problématiques durant la pandémie ? » a-t-il demandé. « Moi, je pense que c’est une question hypothétique à savoir si la configuration du réseau ferait en sorte qu’on s’est retrouvé avec des éclosions de cette ampleur-là », a notamment répondu M. Desharnais. Il a aussi rappelé que « certains endroits où il y avait un gestionnaire sur place » ont « vécu des situations dramatiques ». Dans une réponse à l’avocat représentant le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, il a par ailleurs rappelé qu’il n’est « pas inhabituel » qu’un établissement public de santé fasse affaire avec une agence comme TACT. Il a aussi assuré qu’il n’avait pas été impliqué dans le dossier du CHSLD Herron depuis son entrée en poste comme sous-ministre adjoint.



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