Pourquoi les chrétiens ont-ils tardé à abolir l’esclavage?

L’historien Olivier Grenouilleau a concentré son œuvre sur l’histoire de l’esclavage. Il a écrit une douzaine  de livres. Son plus récent, « Christianisme  et esclavage » est paru  en septembre.
Jean-François Nadeau Archives Devoir Le Devoir L’historien Olivier Grenouilleau a concentré son œuvre sur l’histoire de l’esclavage. Il a écrit une douzaine de livres. Son plus récent, « Christianisme et esclavage » est paru en septembre.

Les débats sur l’esclavage sont explosifs. Rares sont pourtant ceux qui en parlent en connaissance de cause. Bien avant que l’université ne se penche sur ces questions, Olivier Grenouilleau fut l’un des rares historiens à y consacrer son œuvre. Cet homme qui fuit les polémiques fut traité de « négationniste » par des organisations antiracistes pour avoir affirmé que l’esclavage ne saurait être qualifié de « génocide », son objectif étant d’utiliser la force de travail de ceux qu’il met en sujétion.

Avec quinze ans d’avance, cette polémique annonçait celles qui déchirent aujourd’hui l’université. Elle n’a pas empêché celui qui a grandi à Nantes, capitale française de l’esclavage, de poursuivre son œuvre. Après une douzaine de livres et huit prix d’histoire, il publie ces jours-ci Christianisme et esclavage (Gallimard).

Pourquoi le christianisme, fondé sur l’amour du prochain, a-t-il tardé à défendre l’abolition ? Grenouilleau ressuscite les débats complexes qui mèneront progressivement à interdire l’esclavage des chrétiens, puis au XVIe siècle celui des Indiens d’Amérique, avant qu’on s’interroge enfin sur celui des Africains.

Le christianisme apparaît dans un monde où l’esclavage est la normalité. Pourquoi faudra-t-il attendre si longtemps pour que l’égalité des croyants devant Dieu redescende sur Terre ?

Il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme et femme, dit Paul (Galates, 3, 28), qui demande à Philémon d’accueillir son esclave Onésime comme un frère. Pourtant, dans la première épître aux Corinthiens (7, 20-24), le même Paul dit qu’il ne faut rien changer à la situation dans laquelle on se trouvait lorsqu’on a entendu l’appel du Seigneur. Et donc demeurer esclave si tel était le cas. Cela est-il contradictoire ? Non. L’égalité des hommes est reconnue et revendiquée. Le message christique ne nie pas les différences sociales ou de statuts. Il entend les transcender. L’ici-bas n’est pas oublié. Mais les chrétiens n’entendant pas se transformer en théocratie, la réforme passe d’abord par l’appel aux consciences. Elle permet des ouvertures pratiques, pas l’abolition légale d’une inégalité sociale, que seul le pouvoir politique peut décider.

Diriez-vous que la chrétienté sème malgré tout dans les esprits l’idée de l’abolition ?

Tout dépend de la manière dont on entend le message divin. Certains, comme Augustin ou Luther, considèrent que l’ordre terrestre procède de l’ordre divin. D’autres tentent d’accorder théologie dogmatique et morale. Grégoire de Nysse (Homélies sur l’Ecclésiaste) considère que réduire en esclavage un homme (créé à l’image de la divinité) équivaut à amener « Dieu au marché ». Tout dépend, aussi, de la manière dont on envisage l’ici-bas : comme une propédeutique à la vie éternelle ou comme un monde que l’on doit essayer de réformer pour l’accorder au mieux à ses principes ?

L’abolitionnisme a-t-il procédé du proche vers le lointain ? Ce qui expliquerait que l’Afrique noire et les colonies furent les derniers bastions où l’esclavage sera toléré ?

L’histoire globale met au jour des coïncidences troublantes. Dans les royaumes barbares nés des décombres de l’Empire romain se renforce peu à peu l’idée que l’on doit être libre en son royaume. Au XVe siècle, la traite des chrétiens orthodoxes d’Europe centrale et orientale cesse. Cela correspond au moment où Europe et Chrétienté coïncident.

En 1435, le pape Eugène IV menace d’excommunier ceux qui réduiraient en esclavage les habitants des îles Canaries. Ils ne sont pas Européens, mais évangélisés et dirigés par des princes chrétiens. C’est parce qu’ils sont « sujets » de la Couronne d’Espagne qu’Isabelle de Castille s’oppose dès le début à Christophe Colomb à propos de l’esclavage des Indiens d’Amérique. Ce qui permet la fin légale de l’esclavage des Indiens, entre 1530 et 1542, c’est l’accord tacite du pape Paul III et de l’empereur Charles Quint.

Dans tous les cas, le rapprochement des identités politique et religieuse, du prince et de ses sujets, ouvre un espace de liberté. De lourdes exactions peuvent persister, mais l’esclavage est peu à peu exclu.

Pourquoi cela ne se passe-t-il pas pour les Africains ?

Les esclaves venus d’Afrique (de régions païennes) ne sont pas considérés comme des sujets. Les Églises (surtout catholique) s’intéressent à leur évangélisation, parfois à la manière dont ils sont traités. Mais elles ne vont guère plus loin. Sauf en 1685. Le nonce apostolique, la Congrégation de la propagation de la foi et l’Inquisition posent alors la question de l’interdiction de l’esclavage des Africains dans l’Amérique coloniale espagnole. Charles II suit plutôt le Conseil des Indes et enterre l’idée.

Deux choses ne se produisent pas. Premièrement, la convergence politique et religieuse. Elle ne sera effective qu’avec la colonisation. Les Européens tenteront alors d’éradiquer la traite et l’esclavage d’Afrique, non sans multiplier les exactions et une certaine complaisance envers les élites en place.

Deuxièmement, après l’abolition de l’esclavage des Indiens dans l’Amérique espagnole, il n’y a plus de réelle convergence entre institutions religieuses et pouvoirs d’État. Les Églises peuvent dénoncer, les chrétiens s’affairer, seuls les États peuvent décréter l’abolition de l’esclavage.

Ajoutons que l’essor de la traite atlantique à partir de la fin du XVIIe siècle correspond à un temps de démoralisation. L’emprise des États sur les Églises nationales se renforce et le mercantilisme fait passer l’intérêt économique au premier plan. La primauté de l’Église catholique est contestée.

Les critiques de la traite et de l’esclavage, auparavant nombreuses, deviennent inaudibles. Même les défenseurs de l’esclavage n’ont plus vraiment besoin de le légitimer. L’exceptionnalisme colonial proclame que ce qui vaut en Europe — la liberté — n’est pas mécaniquement bon ailleurs. Parce qu’il est économiquement utile, l’esclavage est considéré comme un mal nécessaire.

À cette époque, les abolitionnistes sont plus rares chez les protestants. Pourquoi ?

Les pères de la Réforme ne s’intéressent pas à l’esclavage colonial. Calvin n’en parle guère alors qu’il est contemporain de son abolition pour les Indiens de l’Amérique espagnole. Pour Luther, qui contribue à une sorte de sacralisation de l’ordre terrestre, l’esclavage est d’abord celui des Allemands sous la sujétion du pape. Des voix contraires et isolées se font, il est vrai, entendre, en Amérique anglaise. Mais l’analyse serrée de ces quelques cas montre que le système n’est guère contesté. C’est plus tard, avec le XVIIIe siècle, que les réformés, notamment les Églises évangéliques, jouent un rôle important en matière d’abolitionnisme.

Si l’on vous suit, l’esclavage n’aurait donc pas toujours été associé à la couleur de la peau comme on a tendance à le croire aujourd’hui ?

L’esclavage a existé presque partout, à toutes les époques et sous toutes les latitudes (à l’exception notable des Aborigènes d’Australie). L’exemple des Canaries et des Indiens d’Amérique montre que la couleur ne joue pas. Des espaces de liberté se constituent de fait dès lors qu’identité politique et religieuse, institutions religieuses et pouvoirs d’État convergent. Par contre, une fois le système esclavagiste américain lancé, la couleur joue un rôle grandissant. Parce que, peu à peu, tous les esclaves y viennent d’Afrique et que, pour certains, s’établit une connexion entre la couleur et l’esclavage. Le racisme à l’encontre des populations noires est donc l’une des conséquences les plus durables et les plus fortes de ce système esclavagiste colonial américain.

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