Des criminalistes déplorent le traitement réservé à l’avocate Marie Henein

Marie Henein a été l'avocate de Jian Ghomeshi, accusé en 2014 d’agression sexuelle.
Photo: La Presse canadienne Marie Henein a été l'avocate de Jian Ghomeshi, accusé en 2014 d’agression sexuelle.

La décision du Conseil scolaire du district de Toronto (TDSB) de priver ses élèves d’une réunion d’un club de lecture, jeudi après-midi, avec l’avocate renommée Marie Henein, a soulevé des inquiétudes au sein de la communauté juridique. Sa présence enverrait un mauvais message aux jeunes filles membres du club A Room of Your Own, aurait justifié le conseil, puisque la criminaliste a défendu l’animateur de CBC Jian Ghomeshi, accusé en 2014 d’agression sexuelle.

Selon des avocates en droit criminel, le choix du conseil scolaire pose problème. « Je pense que la plupart des avocats criminalistes étaient déçus et un peu troublés par la décision », note Me Lindsay Board, avocate au cabinet torontois Daniel Brown Law. « La position du TDSB démontre une mécompréhension alarmante et fondamentale du système judiciaire », s’est désolé le cabinet de l’avocate, Henein Hutchison, dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux la semaine dernière. « J’ai pensé que c’était non seulement mal avisé, mais aussi vraiment dangereux », a de son côté indiqué Me Christine Mainville, une associée chez Henein Hutchison, en entrevue avec Le Devoir.

Dans un communiqué, la directrice de l’éducation au conseil scolaire a fait savoir le 12 novembre que le conseil ne partageait pas l’opinion de la surintendante qui a contacté l’organisatrice du club de lecture, Tanya Lee, pour l’informer de la non-participation des élèves. Des employés du TDSB seraient maintenant en train d’élaborer une procédure relative à l’invitation de conférenciers, mais toujours est-il que les élèves ne participeront pas à l’événement prévu jeudi après-midi. Une première pour le club, selon Mme Lee.

Me Marie Henein a été invitée à l’événement du club A Room of Your Own pour promouvoir son livre Nothing But the Truth, dans lequel elle explique la nature de son métier. L’avocate a défendu au cours des dernières années de nombreux clients polémiques, tels que le vice-amiral Mark Norman, accusé d’abus de confiance en 2018. Mais elle s’est surtout fait connaître en 2014 pour sa défense de Jian Ghomeshi, animateur de la populaire émission de radio Q, déclaré non coupable en 2016.

Le club de lecture s’adresse aux jeunes filles issues de milieux précaires et invite habituellement des élèves de tous âges aux événements mensuels. Mais vu le sujet du mois, Tanya Lee avait choisi de n’inviter que des élèves du secondaire. Malheureusement, dit-elle, c’est une « occasion manquée » pour plusieurs élèves du TDSB, puisque le conseil « n’a pas pris une bonne décision ». Une centaine d’élèves d’autres conseils du sud de l’Ontario seront toutefois de la rencontre.

Un métier incompris

 

Me Christine Mainville peine toujours à s’expliquer la décision du conseil scolaire. La compréhension du rôle d’avocate de la défense est le cheval de bataille de Me Marie Henein, explique sa collègue, et est l’un des principaux thèmes du livre. À force de voir des institutions prendre des décisions du genre, pense l’avocate franco-ontarienne, « les gens se font [une] idée » du métier, dit-elle.

« C’est de plus en plus inquiétant de voir qu’il y a une mauvaise compréhension de ce rôle-là, un rôle, selon moi, qui est fondamental dans une démocratie constitutionnelle », explique Me Christine Mainville. « L’information est critique. Beaucoup de personnes ne comprennent pas comment le travail fonctionne », note quant à elle Me Lindsay Board.

Il ne faut pas sous-estimer les compétences des élèves, non plus, suggère Me Mainville, une opinion que partage Tanya Lee. L’Association des avocats en droit criminel a de son côté relevé que « le point de vue selon lequel les connaissances [des avocats au criminel] sont inappropriées pour les élèves est choquant ».

Le club de lecture, formé en 2017, s’est penché sur des livres plus difficiles dans le passé, relate Tanya Lee. Une psychologue est même souvent présente aux rencontres. « Elle répond aux questions des élèves. Elle est très honnête, et les filles en sont reconnaissantes », raconte Tanya Lee.

Traitements inéquitables ?

Le rôle d’avocat de la défense « ne semble jamais remis en doute lorsqu’on a affaire à un homme », observe l’avocate Christine Mainville. Me Marie Henein a d’ailleurs souvent eu à défendre son image devant les médias. En 2013, l’ancien procureur général de l’Ontario Michael Bryant avait même comparé l’avocate à Hannibal Lecter, personnage sordide des romans de Thomas Harris.

« Lorsqu’une femme réussit et est compétente, elle fait l’objet d’attaques », ajoute Me Christine Mainville. Marie Henein « est au sommet de sa profession, dans une profession dominée par les hommes », affirme Me Maya Sengupta-Murray, avocate criminaliste au cabinet Weisberg Law. « Les jeunes femmes bénéficieraient de lire son livre », dit-elle.

 

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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