À Washington, Justin Trudeau martèle son plaidoyer pour éviter le protectionnisme

Les chaînes d’approvisionnement et de production intégrées sont essentielles aux deux côtés de la frontière, a insisté Justin Trudeau mercredi. «Il est dans notre intérêt commun que cela se poursuive.»
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Les chaînes d’approvisionnement et de production intégrées sont essentielles aux deux côtés de la frontière, a insisté Justin Trudeau mercredi. «Il est dans notre intérêt commun que cela se poursuive.»

L’occupant de la Maison-Blanche a beau avoir changé depuis la dernière visite de Justin Trudeau aux États-Unis, le ton de la relation bilatérale entre les deux pays, lui, avait des airs de déjà-vu mercredi. La délégation canadienne a passé la journée à marteler que les visées protectionnistes du président Joe Biden et du Congrès américain menaçaient de devenir un sérieux irritant. Qui plus est, il ne fait pas de doute que le crédit d’impôt proposé pour les véhicules électriques fabriqués aux États-Unis contreviendrait au nouvel ALENA renégocié, ont prévenu le premier ministre et ses ministres.

À la veille du sommet des dirigeants nord-américains qui réunira Justin Trudeau, Joe Biden et Andrés Manuel López Obrador, jeudi, le premier ministre canadien, sa vice-première ministre, Chrystia Freeland, et la ministre du Commerce international, Mary Ng, ont rencontré les leaders des deux Chambres du Congrès ainsi que des sénateurs démocrates et républicains. Le message était clair : « L’objectif aux États-Unis cette semaine est de vraiment faire comprendre à nos homologues à quel point leur approche actuelle sur cette question est un problème pour le Canada », a résumé Mme Freeland à la sortie de ces pourparlers. « Et de leur expliquer que le libellé actuel de cet incitatif [à l’achat de véhicules électriques] a vraiment, vraiment le potentiel de devenir l’enjeu dominant de notre relation bilatérale », a-t-elle averti sans détour.

Le gouvernement Trudeau déplore depuis plusieurs semaines déjà que cette mesure, à l’étude dans un projet de loi de relance économique qui devrait être voté prochainement au Congrès, viendrait nuire à l’industrie automobile canadienne.

Le premier ministre a avoué, lors d’une conférence en milieu de journée, que le Canada est « un peu préoccupé » par ce crédit d’impôt, qui aurait un « réel effet négatif » pour l’industrie automobile.

La délégation canadienne est allée encore plus loin en après-midi, lors de ses rencontres avec les représentants du Congrès.

 

« L’une des choses que le premier ministre leur a fait valoir — et je pense que cela a été efficace —, c’est que nous sommes convaincus que les incitatifs à l’achat de véhicules électriques, tels que formulés présentement, sont une violation du nouvel ALENA », a rapporté la vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland. « Je pense qu’ils nous ont entendus », s’est-elle permis d’espérer.

Presque au même moment, cependant, le président Biden vantait une fois de plus les mesures protectionnistes promises dans les deux projets de loi de relance du Congrès, y compris le fameux crédit d’impôt. « Nous allons nous assurer que les emplois de l’avenir se retrouvent ici, au Michigan, et non pas à l’autre bout du monde », a-t-il raillé devant les travailleurs d’une usine d’automobiles de Detroit.

Mme Freeland a préféré s’abstenir de commenter, se disant simplement « optimiste » que les doléances du Canada aient été entendues au Congrès. Le premier ministre s’entretiendra avec le président Biden lors de leur rencontre bilatérale, jeudi, de même que lors du sommet des dirigeants nord-américains, en fin de journée. Des ministres canadiens ont en outre eux-mêmes fait valoir les préoccupations d’Ottawa auprès de leurs homologues au cours des dernières semaines.

Un précédent qui a réussi

 

Le Canada avait adopté la même stratégie tentaculaire lors de la renégociation de l’ALENA déclenchée par l’ancien président Donald Trump, il y a quatre ans, en faisant ses représentations non seulement auprès de la Maison-Blanche, mais aussi auprès de membres influents du Sénat.

Et cette stratégie a bel et bien porté fruit dans le passé, confirme Roland Paris, professeur d’affaires internationales à l’Université d’Ottawa et ancien haut conseiller de Justin Trudeau en la matière.

« Il y a beaucoup de bonne volonté à l’endroit du Canada au Congrès et au sein du gouvernement américain », expliquait M. Paris en entrevue cette semaine. « Le défi est de concrétiser cette bonne volonté et de convaincre [les Américains] des solides arguments économiques démontrant l’importance de maintenir une étroite collaboration avec le pays avec qui les États-Unis ont l’économie la plus intégrée. »

Le Canada n’est pas le seul à s’inquiéter des nouvelles mesures protectionnistes adoptées ou encore à l’étude aux États-Unis. L’ambassadeur du Mexique au Canada, Juan José Gómez-Camacho, confiait à la CBC vendredi dernier que son gouvernement était lui aussi « préoccupé », notamment par le crédit d’impôt pour véhicules électriques.

De l’avis de l’expert en relations canado-américaines Eric Miller, un front commun entre le Canada et le Mexique et la menace de représailles concertées pourraient justement faire plier les États-Unis.

« Ils peuvent dire à Joe Biden que, si cette mesure est adoptée et mise en œuvre, il déclenchera essentiellement une guerre commerciale », observe M. Miller, en guise de conseil aux deux délégations en vue de leurs rencontres avec le président Biden jeudi. « Cela retiendrait certainement l’attention des États-Unis. »

Les deux pays ne prévoient cependant pas s’allier pour faire reculer les Américains, du moins pour l’instant. La ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a indiqué que « la réalité sur le terrain est très différente au Mexique » que celle au Canada et aux États-Unis. « Donc dans les circonstances, nous avons une approche différente. »

M. Trudeau rencontrera également pour la première fois, en personne, le président López Obrador, lors d’une rencontre bilatérale jeudi matin.



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