Un refuge pour itinérants autochtones retardé par des règlements de la Ville

Le bâtiment qui doit accueillir ce refuge temporaire est un hôtel du centre-ville situé à proximité de la place Émilie-Gamelin et de l’hôtel Place Dupuis, en plein cœur du centre-ville.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Le bâtiment qui doit accueillir ce refuge temporaire est un hôtel du centre-ville situé à proximité de la place Émilie-Gamelin et de l’hôtel Place Dupuis, en plein cœur du centre-ville.

Un nouveau refuge pour itinérants autochtones devait ouvrir ses portes au cœur de Ville-Marie à temps pour la période hivernale, marquée cette année par une hausse des cas de COVID-19 parmi les sans-abri et par de vives appréhensions quant au nombre de lits disponibles. Le projet tarde toutefois à voir le jour en raison de règlements contraignants de la Ville de Montréal, a appris Le Devoir.

Annoncé à la fin du mois d’octobre, le plan de mesures hivernales en itinérance, dont l’entrée en vigueur était annoncée pour le 1er novembre, prévoyait la création d’un refuge pour itinérants autochtones qui serait ouvert en tout temps et à toute heure pendant la saison froide.

L’organisme responsable de cette initiative, Projets autochtones du Québec (PAQ), avait d’ailleurs déjà trouvé en septembre le bâtiment qui devait accueillir ce refuge temporaire, où des itinérants auraient pu dormir et manger au chaud. Il s’agirait d’un hôtel du centre-ville situé à proximité de la place Émilie-Gamelin et de l’hôtel Place Dupuis, en plein cœur du centre-ville. Le projet avait reçu le feu vert de la Santé publique de Montréal et le financement nécessaire, indique la directrice générale de PAQ, Heather Johnston.

Afin que ce projet se concrétise à cet endroit, le zonage du bâtiment devait toutefois être changé pour inclure, entre autres, celui de maison de chambres. Or, en vertu de récents changements réglementaires dans Ville-Marie, une fois qu’un bâtiment est converti en maison de chambres, sa vocation demeure ainsi.

« Le propriétaire [du bâtiment] ne pourrait plus revenir en arrière pour en faire un hôtel. Il ne va jamais accepter ça », soupire Mme Johnston. Le projet de refuge se retrouve ainsi « complètement bloqué », explique la directrice générale, qui craint d’être confrontée aux mêmes défis réglementaires si elle tente sa chance ailleurs dans l’arrondissement.

« Il faut une solution politique parce qu’on fait face actuellement à un manque de lits en général pour les personnes en situation d’itinérance, la communauté autochtone y comprise », presse-t-elle.

Éviter le pire

 

Mme Johnston note d’ailleurs que ce refuge, ouvert en tout temps, « c’est quelque chose qui aurait répondu aux besoins » d’Elisapie Pootoogook. La femme de 61 ans, originaire de Salluit, un village nordique du Nunavik, se déplaçait souvent à Montréal pour obtenir des soins de santé, a confié au Devoir le directeur général de l’organisme Résilience Montréal, David Chapman, qui connaissait celle-ci depuis plus de sept ans.

Pendant ses passages dans la métropole, la femme se retrouvait souvent dans la rue ou dans une station de métro. La dame « fragile » a toutefois été retrouvée sans vie samedi matin près d’un chantier de construction résidentiel situé à l’angle du boulevard René-Lévesque et de l’avenue Atwater. Le Service de police de la Ville de Montréal a confié ce dossier au coroner. Une vigile aura d’ailleurs lieu lundi prochain au square Cabot pour rendre hommage à Elisapie Pootoogook.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Elisapie Pootoogook a été retrouvée sans vie samedi matin près d’un chantier de construction résidentiel. Une vigile aura lieu lundi prochain au square Cabot pour lui rendre hommage.

« Ce qui est ironique, c’est qu’elle a été envoyée ici pour sa santé. Et si elle n’avait pas été envoyée ici, elle serait encore en vie », soupire M. Chapman. Ce dernier réclame notamment que la tente érigée en février dernier au square Cabot pour offrir temporairement un peu de chaleur et des repas aux nombreux sans-abri du secteur soit transformée en « un bâtiment » permanent « avec assez de places » pour répondre à une demande qui ne s’essouffle pas, été comme hiver.

« Si des Inuits comme Elisapie avaient accès à des services et à des installations adaptés sur le plan culturel, des tragédies comme celle-ci seraient évitables », a d’ailleurs renchéri mercredi, par communiqué, la Société Makivik, qui représente 15 communautés inuites dans la province. L’organisation a ainsi pressé Montréal et Québec à travailler avec elle « pour fournir de vraies solutions aux problèmes auxquels les Inuits sans-abri sont confrontés aujourd’hui ».

Au cabinet de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, on assure agir de façon proactive « pour trouver des emplacements disponibles » pour de nouveaux refuges d’urgence à Montréal. Depuis la levée de l’état d’urgence local liée à la COVID-19 dans la métropole, en août dernier, la Ville ne peut toutefois plus réquisitionner d’hôtels à cette fin sans respecter au préalable les « processus et règlements réguliers », « qui doivent être respectés en bonne et due forme », note l’attachée de presse Catherine Cadotte. La patience est donc de mise.

Des éclosions qui inquiètent

 

Or, le temps presse, martèlent plusieurs organismes, au moment où des éclosions répétées de cas de COVID-19 ont eu pour effet de limiter la capacité d’accueil de nombreux refuges dans les dernières semaines.

Ce qui est ironique, c’est qu’elle a été envoyée ici pour sa santé. Et si elle n’avait pas été envoyée ici, elle serait encore en vie.  

En moins d’un mois et demi, soit entre le 1er octobre et le 13 novembre, 137 cas de COVID-19 ont été recensés dans neuf refuges et autres ressources pour itinérants de la métropole, dont plusieurs sont toujours en « éclosions actives ». Des personnes infectées, 119 sont des itinérants et 18 des employés de différents refuges. Un décès lié à la maladie a aussi été recensé par la Santé publique de Montréal depuis le début du mois d’octobre, indique celle-ci dans un courriel acheminé mardi au Devoir.

Cette hausse des cas positifs vient ainsi perturber l’atteinte de la cible de 1550 lits d’urgence que la Santé publique souhaite rendre disponibles pour les itinérants de la métropole, en prévision de la saison froide.

« Heureusement, on n’a pas atteint des périodes de grand froid pour l’instant, mais je sais qu’il y a des gens qui sont carrément dans la rue en ce moment. On veut s’assurer qu’il y ait des places pour tout le monde, mais c’est un défi actuellement », confie le président-directeur général de la Mission Bon Accueil, Samuel Watts, qui fait d’ailleurs état d’une hausse du nombre de sans-abri visibles dans la métropole. Un dénombrement effectué en 2018 avait permis d’en recenser 3149 dans les rues de Montréal.

« On doit refuser des gens à la porte, mais si nous sommes tous en éclosions, on les envoie où ? » s’inquiétait le président-directeur général de la Mission Old Brewery, James Hugues, en entrevue au Devoir samedi dernier. Chez Doris, la directrice générale du refuge pour femmes, Marina Boulos-Winton, confie d’ailleurs qu’elle refuse déjà « au moins cinq ou six personnes par jour et par nuit », faute de places disponibles.

La Santé publique de Montréal fait pour sa part état d’un taux d’occupation moyen des refuges, dans la « région métropolitaine », de 88 %.

« Ce n’est pas parce qu’il resterait trois, quatre ou cinq lits dans l’ouest de l’île que la personne qui demeure dans le Sud-Ouest pourra s’y déplacer », illustre toutefois la directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, Annie Savage. Les besoins, souligne-t-elle, sont particulièrement criants au centre-ville et dans le « sud-ouest de Montréal ».

 

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