Les «3 amigos» devenus de simples voisins?

En ce qui concerne la politique étrangère, Joe Biden se préoccupe surtout de la Chine. Le bloc nord-américain semble presque dépassé.
Photo: Marco Ugarte La Presse canadienne / Associated Press En ce qui concerne la politique étrangère, Joe Biden se préoccupe surtout de la Chine. Le bloc nord-américain semble presque dépassé.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

Lorsque Justin Trudeau arrivera à Washington mercredi pour le sommet des dirigeants nord-américains et une série de rencontres avec le président des États-Unis ainsi que des membres de son gouvernement, Joe Biden, lui, sera à plus de 800 kilomètres de la capitale américaine. Dans une usine de véhicules électriques de Detroit, plus précisément. Ce qui en dit long sur ce qui préoccupe avant tout le président et les défis de persuasion qui attendent le premier ministre canadien au sud de la frontière.

La délégation canadienne a choisi d’atterrir à Washington la veille du « sommet des trois amigos », prévu jeudi. Les ministres Mélanie Joly (Affaires étrangères) et Mary Ng (Commerce international) de même que M. Trudeau et la vice-première ministre, Chrystia Freeland, enchaîneront les rencontres avec la vice-présidente, Kamala Harris, et des membres du Congrès. L’objectif : convaincre non seulement le président Biden, mais aussi son entourage et des membres influents de l’appareil gouvernemental américain de renoncer encore une fois à leurs visées protectionnistes. Une stratégie tentaculaire qui avait fini par porter fruit lors de la renégociation de l’ALENA.

Le Canada s’oppose maintenant particulièrement à un crédit d’impôt associé aux véhicules électriques qui seraient construits aux États-Unis. Une mesure qui viendrait nuire à l’industrie automobile canadienne, mais aussi à l’industrie américaine, qui ne pourrait plus compter sur certaines pièces produites dans ce marché intégré, prévient Ottawa.

Peu d’observateurs — voire aucun — s’attendent cependant à ce que cet épineux dossier se règle cette semaine. Malgré tous les efforts d’Ottawa. Et l’appui des Mexicains, qui partagent les préoccupations du Canada.

Car les politiques « Buy American » comme ce crédit d’impôt ou la série de mesures protectionnistes prévues dans deux projets de loi de relance du Congrès sont populaires auprès de l’électorat américain. Et ce, tant chez les démocrates que les républicains. Le président, ces jours-ci, l’est un peu moins.

S’ajoute l’importante influence des syndicats (notamment du domaine de l’automobile) dans des États clés de l’échiquier politique américain (comme le Michigan). Et un calendrier électoral qui prévoit une élection présidentielle ou de mi-mandat tous les deux ans. Difficile pour le président d’intervenir pour faire amender les projets protectionnistes votés au Congrès. « Joe Biden a tout cela à l’œil, en vue des élections de 2024 et de 2022. Il est un peu coincé », résume Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Autre source de doléances de Justin Trudeau : l’oléoduc ligne 5, qui traverse le Michigan pour transporter du pétrole albertain vers l’Ontario et le Québec et dont l’État américain veut fermer le robinet.

Encore là, il est peu probable que Joe Biden intervienne. Son gouvernement, qui mise gros sur la lutte contre les changements climatiques, est très peu favorable aux énergies fossiles. Le président avait révoqué les permis de construction de Keystone XL dès son entrée en fonction. Et sa secrétaire de l’Énergie, Jennifer Granholm, a précédemment été gouverneure… du Michigan, justement.

Relation pragmatique à redéfinir

Ce sommet des dirigeants nord-américains sera un retour aux traditions, après avoir été abandonné par Donald Trump. La preuve, de l’avis de l’ancien ambassadeur canadien à Washington et à Mexico Raymond Chrétien, que personne, ni même les États-Unis, ne peut ignorer ses voisins.

L’importance de cette alliance sur l’échiquier géopolitique mondial a cependant beaucoup changé depuis sa création, en marge de la signature de l’ALENA en 1994. En ce qui concerne la politique étrangère, Joe Biden se préoccupe surtout de la Chine. Le bloc nord-américain semble presque dépassé.

« Nous sommes passés des trois amigos aux trois vecinos [voisins, en espagnol] », illustre l’expert des relations canado-américaines à Washington Eric Miller. « La relation est devenue transactionnelle », résume-t-il, en notant que les Américains sont bien heureux de compter sur le Canada lorsque leur voisin du Nord peut les servir, mais moins lorsque les appels à la collaboration se font dans le sens inverse.

Des demandes, le président américain en aura lui aussi pour Justin Trudeau : l’abandon des tests PCR pour voyager des États-Unis au Canada, et une position plus ferme face à la Chine, notamment en ce qui a trait à la place de Huawei dans le réseau 5G. Le prochain ambassadeur américain au Canada, David Cohen, avouait récemment que Washington s’impatiente. La nouvelle stratégie du gouvernement Trudeau pour la région Asie-Pacifique risque d’attendre encore quelque temps. Mais d’ici là, le Canada peut rappeler aux États-Unis qu’il est encore un allié utile et plus qu’un simple voisin avec qui il faut périodiquement régler des différends. En fournissant par exemple comme il le propose, à la place du marché chinois, les minéraux critiques nécessaires à la fabrication de panneaux solaires ou de batteries pour véhicules électriques.

Nous sommes passés des trois «amigos» aux trois «vecinos»

« Il ne faut pas tenir la relation pour acquise. Biden est très pragmatique dans ses liens avec ses alliés », observe lui aussi Frédérick Gagnon. « Il faut justement faire la preuve cette semaine que, dans certains secteurs clés, Washington ne peut pas se passer du Canada. »

Avec un peu de chance, les travailleurs de l’automobile que rencontrera le président au Michigan seront du même avis.

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