Au lendemain de la Commune

Un certain nombre de ressortissants français qui ont connu l’expérience tragique de la Commune ont continué de militer pour de meilleures conditions sociales au Canada.
Photo: Domaine public Un certain nombre de ressortissants français qui ont connu l’expérience tragique de la Commune ont continué de militer pour de meilleures conditions sociales au Canada.

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir propose une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée de Sarah Bernhardt sur les rives du Saint-Laurent. Huitième texte.

Nous sommes au printemps de 1873. Les Français discutent de la disparition récente de leur empereur déchu, Napoléon III, décédé en Angleterre des suites de ses calculs urinaires. La France porte encore les marques de la guerre sanglante que ce monarque a déclenchée trois ans plus tôt contre la Prusse. Les soldats allemands occupent d’ailleurs toujours une partie du pays. L’Alsace et la Lorraine, annexées au Reich, seront au cœur d’une politique nationaliste revancharde.

À Paris, des bâtiments criblés de balles témoignent de la violence des combats ayant mis un terme à la Commune insurrectionnelle de 1871. L’hôtel de ville a été réduit en cendres. Des monuments ont été jetés par terre. L’idéal de liberté des communards a été enfoui sous les décombres, dans la foulée de la reconquête de la ville par les troupes du gouvernement républicain d’Adolphe Thiers. Le sang a beaucoup coulé. Au Canada français, dans les milieux catholiques conservateurs, on se méfie d’une immigration qui pourrait, croit-on, charrier aussi des bannis de cette France révolutionnaire que le pouvoir en place a broyée sans ménagement.

La morosité du paysage politique de la France amène plusieurs de ses citoyens à se tourner vers l’Amérique du Nord. Au Canada, les héritiers de la Nouvelle-France semblent prospérer au sein de leur Dominion de l’Empire britannique fondé six ans plus tôt. Le nombre de Canadiens français ne cesse de croître, « malgré leur émigration disproportionnée vers tous les pays limitrophes et surtout vers les États-Unis, où ils sont maintenant plus de 600 000 », rapporte la Revue politique et littéraire du 26 avril 1873.

Poussés vers les usines par l’exode rural, les Canadiens français se regroupent dans les quartiers populaires des villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre. « Cette race féconde gagne incessamment devant elle, sur son propre territoire et sur toutes ses frontières, lit-on dans l’hebdomadaire français. On la dit solidement installée dans le nord des États de New York, du Vermont et du Maine. » Une main-d’œuvre ouvrière française va se joindre, ici et là, à ce mouvement migratoire qui ajoute à la forte natalité canadienne-française.

Un certain nombre de ressortissants français qui ont connu l’expérience tragique de la Commune continuent de militer pour de meilleures conditions sociales au Canada. Pour plusieurs journaux canadiens très catholiques, le spectre du socialisme pourrait menacer la tranquillité sous l’effet d’« agitateurs étrangers » issus de l’immigration.

À l’occasion de grèves et de soubresauts liés à de mauvaises conditions de travail dénoncées par des mouvements ouvriers, les autorités croient volontiers que la Commune pourrait se rejouer sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Si bien que cela sert à l’occasion de prétexte pour s’éviter de considérer les mauvaises conditions de travail bien réelles que dénoncent des mouvements ouvriers.

Des enfants par dizaines

Pour illustrer la fécondité de la « race française au Canada », la Revue politique et littéraire donne l’exemple de Louis Bois, un riche fermier de Saint-Jean-Port-Joli, dont le trentième enfant vient tout juste d’être baptisé. « Ce bon citoyen, qui prépare tant d’ouvrage aux recenseurs, a été marié deux fois : sa première femme lui a donné douze enfants, la seconde dix-huit. De ces trente enfants, vingt-six sont vivants. »

Ce fantasme d’une conquête du sol grâce à l’accroissement naturel de la population est alimenté par la récente vague d’immigration en provenance de laTroisième République. « Le courant qui vient de reprendre était interrompu depuis 116 années, c’est-à-dire depuis le commencement de la guerre de Sept Ans », explique la Revue politique et littéraire.

La venue d’immigrants français dans la vallée du Saint-Laurent est par ailleurs jugée essentielle pour éponger la saignée démographique canadienne vers les États-Unis, rapporte le Messager de Paris du 30 octobre 1873. Le journal cite à ce sujet les confidences d’un « homme d’État canadien occupant une position éminente et cultivant les lettres avec succès ».

« Ce sont des cultivateurs, de braves et honnêtes ouvriers qu’il nous faut, non point des partisans de la Commune, des déclassés ou des gens ne croyant ni à Dieu ni à diable », déclare le politicien anonyme… qui se dévoile tout de même beaucoup en se vantant d’avoir « présidé » le Québec. En excluant d’emblée le premier ministre en exercice, Gédéon Ouimet, il ne peut s’agir que de son prédécesseur, le conservateur et homme de lettres Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, en poste entre 1867 et 1873. Chauveau ne serait pas le seul à s’opposer aux communards. Le journal d’Octave Crémazie, qui séjourne alors en France, montre un rejet de cet appétit de liberté des classes populaires dans les cercles du pouvoir catholique.

Le Messager de Paris rapporte l’existence d’un rejet systémique envers les immigrants qui n’adhèrent pas au catholicisme majoritaire dans la vallée du Saint-Laurent. « Certains émigrés français, égarés sans doute, mais seulement égarés, sont forcés de quitter le Canada pour cause d’intolérance religieuse. Le fait n’est pas énoncé en toutes lettres, mais il est suffisamment indiqué pour qu’on ne s’y méprenne pas. »

Le reporter prend position en faveur d’une immigration ouverte, sur la foi d’une souveraineté supposée du Canada. « Les Canadiens, étant maîtres chez eux et possédant le nombre et la force, ont peut-être le droit d’imposer les opinions qu’il leur plaît et de les pousser même jusqu’à l’intolérance. Mais nous avons celui de les juger et d’en instruire nos lecteurs. »

Pour le journaliste, l’attitude des Canadiens est à peu près semblable à celle des autres peuples face à l’immigration. « Nous croyons […] que les Canadiens feront bien, sur ce point, d’imiter les Américains. Ceux-ci ont pris le parti d’accueillir l’émigration d’où qu’elle vienne et de lui laisser le champ libre sans trop se préoccuper des opinions et des croyances. »

La tortue canadienne

Les Français devraient se préoccuper davantage du peuplement du Canada, estime le Journal des débats politiques et littéraires du 20 février 1875. « Nous n’ignorons pas que chez nous les questions relatives à l’émigration ne passionnent personne et intéressent fort peu de monde, écrit le reporter signant de ses initiales « E.F. ». C’est même avec l’insouciance la plus parfaite que nous assistons au spectacle, peu flatteur pour notre amour-propre national, de l’absorption par les Germains et les Anglo-Saxons de trois continents : l’Amérique, l’Asie et l’Australie. On dirait que l’occupation presque exclusive, par des races étrangères, de ces trois continents, ne concerne en aucune façon les intérêts et l’avenir de notre pays. »

Le journaliste critique également le manque d’initiative du gouvernement fédéral canadien et sa préférence envers les colons d’origine britannique. « Ce n’est qu’assez tard que les Canadiens ont songé à appeler l’émigration française à eux. Avant 1872, on ne comptait guère qu’une vingtaine d’émigrants [français] se dirigeant annuellement sur ce pays qui, ouvert à deux battants à l’émigration anglo-saxonne, paraissait, lui aussi, devoir être absorbé par cette race. »

Encore faut-il noter que la politique d’Ottawa continuera de largement favoriser une immigration venue de la nébuleuse de l’Empire britannique, ce qui refoulera considérablement l’apport des pays francophones jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. En témoigne au XIXe siècle le déversement constant de tracts qui en appellent à l’immigration du côté des îles britanniques. « Nous voyons, dans un rapport du comité d’émigration à Ottawa, que, sur 600 000 brochures et 500 000 cartes imprimées en anglais et répandues parmi les classes laborieuses, c’est à peine si 20 000 l’ont été dans notre langue », lit-on dans le Journal des débats politiques et littéraires.

En 1885, Gustave de Molinari trace un premier bilan de l’émigration française au Canada dans ce même journal. Avant d’entrer dans le vif du sujet, le reporter constate que le Canada est constamment éclipsé par les États-Unis dans la presse européenne. « Les progrès merveilleux de l’Union américaine ont quelque peu rejeté dans l’ombre ceux de cette vaste Confédération qui occupe, sous l’autorité aujourd’hui purement nominale de l’Angleterre, le nord du continent américain. »

La tortue canadienne pourrait toutefois dépasser le lièvre américain sur le plan démographique, estime Molinari. « Ce sera, avant un siècle, un des plus puissants empires du monde », avance le reporter en s’appuyant sur les données statistiques de 1885. « En supposant que cette progression ne faiblisse point, le Dominion posséderait à la fin du siècle prochain 250 millions d’habitants, presque la population actuelle de l’Europe. » Ce sera assez loin du compte : en 2021, le Canada compte 38 millions d’habitants seulement.