La qualité des soins plutôt que le débit

La docteure Marie-Hélène Marchand
Valérian Mazataud Le Devoir La docteure Marie-Hélène Marchand

« C’est d’une tristesse. » La Dre Marie-Hélène Marchand est inquiète pour ses patients en fin de vie. Elle redoute les effets du projet de loi 11 sur sa clientèle vulnérable. « Si on m’oblige à travailler plus pour offrir des plages horaires à des populations afin de les voir rapidement en 36 heures, c’est des aides médicales à mourir de moins que je vais faire, des soins à domicile de moins, des soins palliatifs à l’hôpital de moins. »

Le ton conciliant adopté par le ministre de la Santé, Christian Dubé, jeudi ne l’a pas rassurée. Le discours gouvernemental, dit-elle, demeure le même depuis la loi 20, qui visait à imposer des pénalités financières aux médecins n’atteignant pas les objectifs de productivité. « On demande aux médecins de famille de travailler plus en supposant que c’est parce qu’ils ne travaillent pas assez qu’on a un problème d’accès en première ligne, dénonce la Dre Marchand. C’est insultant. »

Au moment de l’entrevue, la Dre Marchand avait 30 patients inscrits. La raison est simple : les malades qu’elle suit décèdent rapidement. Elle les accompagne vers la mort. « Je ne les inscris pas chaque fois à la RAMQ [Régie de l’assurance maladie du Québec], dit-elle. Si j’arrive et que la personne est mourante, je ne vais pas lui demander de signer parce qu’il faut faire signer un papier. »

Si elle est forcée de prendre plus de patients en charge, elle craint que des malades vulnérables soient laissés à eux-mêmes et se retrouvent aux urgences pour y pousser leur dernier souffle. Cela se produit déjà, se désole-t-elle. Des personnes atteintes de cancer avancé, qui avaient obtenu leur congé de l’hôpital, voient leur état se dégrader subitement. « Le patient ne peut pas aller à une clinique parce qu’il est trop faible. Il se présente à l’urgence, et là, il vient mourir à l’urgence. Des fois, on n’a pas le temps de leur trouver une chambre [privée] pour que ce soit humain. »

Quotas risqués

La Dre Marchand considère comme une « forme d’ingérence » la cible de 1000 patients par médecin évoquée par le gouvernement Legault. « Selon notre code de déontologie, nous, notre seul boss, c’est le patient, dit-elle. Ce n’est pas le débit [qui importe], c’est la qualité des soins qu’on offre. »

Selon elle, imposer des quotas de prise en charge aux nouveaux médecins menace les expertises développées par les médecins de famille — en soins de fin de vie, en toxicomanie et en médecine sportive, par exemple.

« On a des résidents qui font une année supplémentaire en soins palliatifs pour avoir une compétence avancée. Eux aussi sont soumis aux AMP [activités médicales particulières, c’est-à-dire des tâches imposées par le gouvernement]. Ils se retrouvent à diviser leur pratique entre les soins palliatifs et autre chose. Des fois même, ils ont de la misère à trouver des postes en soins palliatifs », déplore la Dre Marchand.

Or, environ une cinquantaine de médecins québécois ont une pratique exclusive en soins palliatifs, estime-t-elle. « On est tellement peu qu’on a de la misère à placer nos étudiants en stage, dit-elle. Il faut garder en tête qu’il faut assurer une relève. »



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