Changer le réflexe du médecin à tout prix

Julie Poirier, infirmière praticienne spécialisée au GMF de Saint-Étienne
Renaud Philippe Le Devoir Julie Poirier, infirmière praticienne spécialisée au GMF de Saint-Étienne

Quand sa jeune patiente est entrée dans le bureau, Julie Poirier, infirmière praticienne spécialisée (IPS) au Groupe de médecine de famille (GMF) Saint-Étienne, dans Chaudière-Appalaches, a lu une vague déception dans ses yeux. « Elle voulait à tout prix voir un médecin, mais il n’y avait plus aucune plage disponible », raconte cette IPS en exercice depuis 10 ans.

La moue a vite fait place au sourire quand la jeune femme, aux prises avec des menstruations surabondantes, a constaté que l’infirmière pouvait non seulement l’ausculter, mais lui prescrire tous les tests diagnostiques requis, réaliser une échographie, une biopsie et assurer son suivi la semaine suivante.

« À la fin, elle était comblée. Avec moi, elle a eu droit à la totale ! Sinon, elle aurait dû attendre un mois avant de voir le médecin, qui me l’aurait envoyée de toute façon pour obtenir la biopsie », ajoute l’IPS, spécialisée dans la contraception et les suivis de grossesse.

 

Au GMF Saint-Étienne, la présence d’IPS a permis d’augmenter le nombre de plages horaires pour les consultations sans rendez-vous et de prendre des patients orphelins de médecin de famille. Exactement le but du nouveau projet de loi déposé jeudi par Québec : améliorer la prise en charge des patients privés d’omnipraticiens. « Il faut changer le réseau, mais aussi changer le réflexe des patients de toujours aller voir un médecin pour tout. Une jeune femme qui a besoin d’anovulants n’a pas besoin absolument de voir un médecin », insiste Julie Poirier.

Rôle élargi

On compte au Québec 842 IPS détenant une formation avancée (maîtrise) qui pratiquent dans divers GMF et cliniques, alors que 564 autres sont en formation. Un contingent insuffisant pour répondre aux besoins. Pour l’instant, le nombre réduit de lieux de stage pour les finissantes limite le nombre des diplômées, explique Julie Fortier.

Depuis janvier 2021, ces professionnelles sont habilitées à poser pas moins de 13 actes réservés et peuvent désormais pratiquer en solo. « Mais dans les faits, c’est rarement le cas », précise Mme Poirier.

La plupart des IPS — plusieurs sont spécialisées en santé mentale, enobstétrique, en néonatalogie ou en pédiatrie — travaillent de concert avec des omnipraticiens, en clinique ou en GMF, où les patients peuvent leur être directement acheminés. La loi les autorise désormais à « diagnostiquer des maladies », à prescrire des médicaments et des traitements et à utiliser des techniques diagnostiques effractives ou des traitements.

Mais en pratique, ces infirmières se concentrent sur les suivis de patients déjà vus par un médecin et réalisent notamment ceux des femmes enceintes et des patients atteints de diabète, d’hypertension ou de cholestérol élevé. « La loi a élargi notre rôle, notamment en santé mentale, explique Julie Poirier. Mais il y a encore des limites pour certains diagnostics. Pourtant, les besoins sont immenses ! Les IPS en santé mentale sont parmi les plus recherchées par les GMF. »

Tout comme les médecins, les IPS au Québec sont réparties sur le territoire en fonction de plans d’effectifs régionaux. L’Ontario, qui compte plus de 3500 de ces infirmières, leur a octroyé beaucoup plus d’autonomie que le Québec, notamment le droit de mettre sur pied des cliniques formées uniquement d’IPS et de pratiquer l’aide à mourir. « Ce qui est très efficace, assure Julie Poirier, c’est d’avoir un noyau d’IPS dans une même clinique. Ça parait vraiment dans le temps d’attente pour obtenir un rendez-vous. »

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