Aubert de Gaspé fils: l’art de la bombe puante

Philippe Aubert de Gaspé fils  a été un  météore dans  la littérature québécoise qui s’inventait alors. Mais plus  encore, il était un maître provocateur et même un terroriste  olfactif. Sa  courte existence a été marquée par le goût  du canular et de la provocation, et jalonnée par des esclandres et des péripéties rocambolesques.
Tiffet Philippe Aubert de Gaspé fils a été un météore dans la littérature québécoise qui s’inventait alors. Mais plus encore, il était un maître provocateur et même un terroriste olfactif. Sa courte existence a été marquée par le goût du canular et de la provocation, et jalonnée par des esclandres et des péripéties rocambolesques.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historiques.

Il y a 180 ans cette année, le 7 mars 1841, mourait Philippe Aubert de Gaspé fils, presque trente ans exactement avant le décès de son père et homonyme, disparu le 29 janvier 1871. Dans cette famille issue de la noblesse du Régime français et détentrice de la seigneurie de Saint-Jean-Port-Joli, on était écrivain de fils en père, à rebours de l’ordre généalogique.

Si le fils a précédé son père dans la mort, il l’a aussi devancé comme romancier. Il publia en 1837 L’influence d’un livre, considéré comme le premier roman de la littérature québécoise, 26 ans avant que le père ne fasse paraître Les anciens Canadiens, en 1863, le plus grand succès de librairie du siècle. Précoce, le fils l’aura été en tout, depuis la publication de son roman à l’âge de 23 ans jusque dans la mort, qui l’emporta alors qu’il n’avait que 26 ans.

Philippe Aubert de Gaspé fils a été un météore dans la littérature québécoise qui s’inventait alors. Mais plus encore, il était un maître provocateur et même un terroriste olfactif. Sa courte existence a été marquée par le goût du canular et de la provocation, et jalonnée par des esclandres et des péripéties rocambolesques. Insaisissable, désinvolte, il était partout chez lui, ce qui explique qu’il cumulait les fonctions de correspondant parlementaire pour deux périodiques concurrents aux idéologies diamétralement opposées, Le Canadien, journal francophone proche du Parti patriote de Louis-Joseph Papineau, et The Quebec Mercury, journal anglophone de combat du Parti des bureaucrates.

S’il se sent chez lui dans la langue de Shakespeare comme dans celle de Victor Hugo, le journaliste et sténographe est surtout un joyeux trublion, emprisonné à de multiples reprises pour ivresse et pour trouble à l’ordre public. N’eût-il été notre premier romancier, il aurait fait un parfait personnage de roman. Son tempérament bouillant l’amena un jour à commettre l’irréparable. À Edmund Bailey O’Callaghan qui lui reprochait de manquer d’objectivité dans son travail de journaliste, il répliqua par une provocation en duel, allant jusqu’à menacer de frapper de son fouet le député du Parti patriote. Celui-ci porta plainte auprès des autorités, qui emprisonnèrent le récidiviste.

Une fois relâché, le jeune homme, qu’on aurait dit sorti d’un roman de cape et d’épée, décida de se venger de l’ensemble de l’Assemblée législative de Québec. Il répandit de l’assa fœtida, une bombe puante, dans la chambre de l’assemblée. Tout à sa joie d’avoir empuanti la députation du Bas-Canada au grand complet, le garnement se réfugia au manoir familial de Saint-Jean-Port-Joli pour échapper aux conséquences de son geste. Et c’est là que, profitant de ses vacances forcées, il rédigea L’influence d’un livre.

Le bibliomane canadien

Le destin de Philippe Aubert de Gaspé fils est si plein de rebondissements qu’il peut paraître unique. Pourtant, si l’on cherche à l’inscrire dans une histoire littéraire « connectée », c’est-à-dire une histoire mondialisée qui vise à reconnecter les différentes histoires nationales restées longtemps cloisonnées, l’auteur de L’influence d’un livre semble appartenir à une série, celle que l’on pourrait appeler, faute de mieux, le cercle des écrivains disparus trop tôt, parmi lesquels les primoromanciers, c’est-à-dire les auteurs d’un premier roman, constituent une classe à part.

On peut, par exemple, rapprocher Aubert de Gaspé fils d’un poète français comme Louis-Agathe Berthaud, bohème romantique et républicain qui connut son heure de gloire dans la décennie 1830 et que notre premier romancier appréciait particulièrement, le citant trois fois malgré la concision de son roman. Berthaud mourut à 33 ans en 1843, ce qui en fait presque un modèle de longévité en comparaison de l’âge auquel décéda Aubert de Gaspé fils.

L’écrivain australien Henry Savery mourut, lui aussi, à un âge pour ainsi dire vénérable, soit à 50 ans. Les deux écrivains avaient cependant un point en commun : leurs ennuis avec la justice. Henry Savery, d’origine britannique, fut en effet déporté dans la colonie pénitentiaire de l’île de Tasmanie, où il publia en 1831 Quintus Servinton : ATale Founded upon Incidents of Real Occurrence, considéré comme le premier roman australien. Évoquons enfin le cas d’Aleksis Kivi, qui publia en 1870 Les sept frères, le premier roman de la littérature finnoise, avant de mourir deux ans plus tard à l’âge de 38 ans.

Gardons-nous cependant de résumer Aubert de Gaspé fils à sa mort précoce et à ses ennuis avec la justice. Il était aussi un bibliophile, un bibliomane et un lecteur omnivore. L’un de ses contemporains, Leblanc de Marconnay, nous en a laissé un portrait éclairant : « Il ne se promène jamais, il ne met jamais le pied sur un bateau à vapeur, il ne monte jamais à cheval sans avoir un livre sous le bras, et ce qui est le mieux, c’est qu’il lit religieusement ; puis il possède une mémoire telle qu’il est capable de vous débiter cent vers de Berthaud et deux cents vers de Byron sans se tromper d’une syllabe ! »

La lecture aura été la grande affaire de sa vie. Son roman en témoigne éloquemment, qui multiplie les citations en tête de chapitre et les références implicites ou explicites à d’autres œuvres littéraires, au point d’apparaître comme un texte écrit sous l’influence des livres, pour reprendre la formule de Rainier Grutman.

Mais le goût des livres et de la lecture n’est pas qu’un ornement dans le roman. Il est au cœur de l’intrigue qui relate comment le héros, Charles Amand, apprend l’art de la lecture, lui qui, après avoir lu exclusivement un grimoire, Le Petit Albert, découvre l’exercice du jugement critique et de la libre-pensée grâce à une vingtaine de manuels des différents arts et métiers, dans lesquels on peut reconnaître l’Encyclopédiede Diderot et d’Alembert.

Charles Amand passe ainsi de la lecture intensive — un seul livre lu un nombre illimité de fois — à la lecture extensive — un nombre illimité de livres lus une seule fois —, un phénomène survenu en Occident entre la fin du siècle des Lumières et la première moitié du XIXe siècle, à la faveur de l’industrialisation du marché du livre.

Alchimie romanesque

Si Charles Amand aspire à s’enrichir en recherchant la pierre philosophale, L’influence d’un livre propose une véritable alchimie des différents genres romanesques à la mode à l’époque, en les associant, en les combinant et en les fusionnant pour produire une hybridité, mise en évidence par Micheline Cambron.

L’œuvre s’affiche comme un roman historique en page de titre, parce qu’elle adapte librement un fait divers sanglant de l’époque : le meurtre du commis voyageur Guillemette par un aubergiste, sur le modèle des romans historiques de l’époque, comme Notre-Dame-de-Paris (1831) de Victor Hugo, bien que l’époque représentée dans L’influence d’un livre corresponde aux années 1820, plutôt qu’à un passé lointain comme la fin du XVe siècle dans le roman hugolien.

Par ailleurs, le roman d’Aubert de Gaspé fils est décrit dans la préface comme un roman de mœurs, sur le modèle de la première partie de la Comédie humaine de Balzac. « Études de mœurs », dans la mesure où l’œuvre cherche à tenir compte de la diversité de l’état civil, en présentant des personnages déviants comme l’assassin de Guillemette ou exceptionnels comme le paysan alchimiste Charles Amand.

Enfin, et surtout, ce roman inclassable par son goût du macabre, ses ambiances sombres et inquiétantes ou ses épisodes sanglants fait penser, comme l’a montré Michel Lord, au genre du roman gothique illustré par Frankenstein (1818) de Mary Shelley ou Han d’Islande (1823) de Victor Hugo.

Les étiquettes de roman historique, de roman de mœurs ou de roman gothique ne sauraient toutefois épuiser l’étonnante diversité de L’influence d’un livre. En effet, bien que l’auteur affirme vouloir rompre avec le classicisme et introduire au Québec, à la faveur de ce premier roman, une esthétique nouvelle inspirée du romantisme, les références classiques restent omniprésentes, y compris dans la dernière citation de l’œuvre, tirée de Jean-François de La Harpe, l’auteur du Cours de littérature dont Aubert de Gaspé fils prétendait pourtant rejeter l’autorité dans sa préface.

Est-ce un ultime pied de nez de ce grand farceur qu’était Aubert de Gaspé fils, un jeu malicieux à l’endroit du lecteur, voire une autre bombe puante, littéraire cette fois ? Ne serait-ce pas plutôt le signe de l’intervention du père, nourri par l’esthétique classique, dans l’œuvre du fils, jeune révolutionnaire romantique ? Pour sa part, l’abbé Casgrain, le premier critique de notre littérature, n’hésitait pas à attribuer au père la rédaction d’un chapitre entier, « L’étranger ».

À propos de la mort précoce d’Aubert de Gaspé fils, le même Casgrain supposait qu’elle avait été causée par l’abus d’alcool, ce qui inscrit notre primoromancier dans une autre lignée, celle où figure entre autres Edgar Allan Poe, décédé dans des circonstances comparables à Baltimore en 1849.

Quelles que fussent les causes exactes de la mort de l’auteur de L’influence d’un livre, une chose est sûre : sa disparition ne manqua pas d’ébranler son père, qui apprit la nouvelle alors qu’il était incarcéré à la prison de Québec pour insolvabilité. Autre étrange hérédité de la famille Aubert de Gaspé, où la vocation d’écrivain comme les ennuis avec la justice se transmettaient d’une génération à l’autre. À l’évidence, la littérature québécoise, à ses origines, n’était pas qu’une affaire de vertu ou de bonne conscience. Heureusement.

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