Quand l’Église catholique canadienne était sous influence nazie

C’est pour contribuer à prendre une meilleure mesure de notre monde et de ses fondements que Pierre Anctil s’est plongé dans une analyse du journal «L’Action catholique» des années 1930.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est pour contribuer à prendre une meilleure mesure de notre monde et de ses fondements que Pierre Anctil s’est plongé dans une analyse du journal «L’Action catholique» des années 1930.

L’historien Pierre Anctil revient sur les réticences de certains milieux à l’égard d’une immigration non chrétienne sur les rives du Saint-Laurent au temps où une influence nazie se faisait sentir.

Comment l’Église catholique a-t-elle servi de messager à certaines idées corrosives qui continuent par ailleurs, croit l’historien Pierre Anctil, d’irriguer la société depuis les profondeurs de temps reculés ? Dans un livre qui vient de paraître, Antijudaïsme et influence nazie au Québec, le professeur de l’Université d’Ottawa s’est penché sur le cas du journal L’Action catholique des années 1930, un des principaux diffuseurs de l’enseignement de l’Église romaine au pays des érables. L’ouvrage permet de mieux comprendre les sources historiques des réticences de certains milieux à l’égard d’une immigration non chrétienne sur les rives du Saint-Laurent.

C’est pour contribuer à prendre une meilleure mesure de notre monde et de ses fondements que Pierre Anctil s’est plongé dans une analyse du journal L’Action catholique de l’époque. Les discours intempestifs d’orateurs outrageants, à la manière de ceux d’Adrien Arcand, sont connus. Mais que sait-on du discours théologique et des enseignements de l’Église, qui constituent des plateformes plus raffinées sur lesquelles s’édifient des haines nouvelles que les parfums de la guerre vont bientôt charrier ? « À l’époque, on voit l’importance des idées catholiquesdans un journal comme Le Devoir, mais celui-ci est d’abord un journal nationaliste. Je voulais voir à sa source l’expression des idées catholiques qui irriguaient tous les catholiques. »

L’Action catholique se révèle un terrain idéal pour conduire de pareilles fouilles historiques. Fondée en 1907 à Québec, L’Action catholique est entre les mains du clergé. Ce journal donne le ton des idées qui règnent en force sous le grand chapiteau de la foi dont il affirme être le messager autorisé. « C’est un journal assez austère, rigoriste. Il diffuse des idées ultraconservatrices, au nom d’une doctrine, en fonction d’une certaine idée de ce qu’est la chrétienté. Il est hostile à l’immigration et aux juifs. Il est antimoderne et anticommuniste. L’enseignement politique et social qu’il répand est repris par la presse conservatrice dans son ensemble. »

Au début des années 1930, L’Action catholique témoigne de l’isolationnisme de la société canadienne-française. « Elle n’est pas intéressée par l’Europe, à l’exception de la France conservatrice, celle qui se trouve le plus à droite, et par les affaires du Vatican. » La tournure des événements internationaux va rendre caduques, plus que jamais, les positions politiques défendues par ce journal.

« Je voulais mieux comprendre, au-delà du temps, ce qui avait pu relier, autour d’une pensée, des gens différents, mais pour qui la religion était une patrie commune, une patrie en soi. »

Des blocages

La religion a motivé plusieurs blocages sociopolitiques. Au Canada français, indique Anctil, une hostilité antijuive, venue des tréfonds des milieux conservateurs, se fait longtemps sentir. Ce blocage se situe tout de même en marge des préoccupations sociales principales du temps : survivre en français dans un monde britannique, résister à la pauvreté matérielle sur le front pionnier, maintenir sa foi catholique au milieu d’un océan protestant. Aussi faut-il éviter de penser que le Canada français aurait été marqué en bloc par un élan antisémite agissant, explique cet historien, dont le travail a récemment été salué par le prix Gérard-Parizeau.

Des discours sulfureux, tenus à l’encontre des juifs en particulier et des immigrants en général, n’en existent pas moins. Ils sont nourris en partie par un discours religieux qui a longtemps joui d’un quasi-monopole de la parole. On trouve même, dans ce terreau d’idées, les pousses laissées par des penseurs européens tels Édouard Drumont et Maurice Barrès, lesquels s’engraissent de l’ignorance et de la méfiance ambiante. À Québec, une poignée de juifs vont en faire les frais. Cela s’illustre jusque dans la publicité. L’Action catholique va par exemple en venir à se priver des annonces publicitaires payées par le commerçant Maurice Pollack, au nom de motifs idéologiques. Au cours des années 1930, les marques ayant une consonance étrangère sont montrées du doigt comme étant d’emblée anti-canadiennes-françaises. L’antisémitisme joue un rôle complémentaire dans ce phénomène de mise à l’écart. La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, chambre d’écho de nationalistes catholiques, va jusqu’à recommander aux Canadiens français « la plus grande circonspection dans leurs rapports avec les juifs, et même l’abstention complète de tout rapport avec ces gens qui sont nos ennemis par animosité de race de même que par prescription de leur code religieux ».

Avant que l’Allemagne nazie dirigée par Hitler ne s’acharne aussi sur des catholiques, le clergé canadien-français voit plutôt d’un bon œil, du moins jusque vers 1937, son action musclée à l’encontre des juifs.

L’Action catholique, abonnée à des agences de presse internationales, offrait pourtant une couverture honnête de ce qui se produisait en Allemagne, explique Anctil. Mais la direction du journal ne semblait pas en tenir compte dans ses positions éditoriales. Si bien que L’Action catholique croit, pendant un certain temps, qu’Hitler et Mussolini constituentdes alliés dans sa défense d’uncertain conservatisme au nom de l’identité canadienne-française.

Décoder nos rapports culturels

« Malgré le fait que les temps ont changé, que la laïcité est désormais scandée partout, je pense qu’on continue de décoder nos rapports culturels et sociaux, du moins en partie, en fonction de signes religieux, au-delà de l’appartenance linguistique », comme cela fut longtemps le cas dans cette société canadienne-française, avance Pierre Anctil dans un entretien accordé au Devoir à l’occasion de la parution de son ouvrage aux Presses de l’Université de Montréal. Dans cette imposante étude des influences catholiques, illustrée à travers une analyse du journal L’Action catholique de l’avant-guerre, l’historien voulait non seulement éclairer le passé, mais aussi « découvrir les origines des résistances culturelles, qui sont encore fortes, autour du port des signes religieux non chrétiens, comme le montre le projet de loi 21, qui est surtout antimusulman ».

Le raidissement qui gagne une partie du monde social lorsqu’il est question de s’envisager par rapport aux autres est très ancien, affirme Anctil. « Il survit et surnage » jusqu’à nous, va jusqu’à affirmer l’historien, tout en remettant en question la façon dont a pu être envisagée la question de l’identité nationale. Pour lui, il ne fait pas de doute que les constats voués à magnifier la différence « sont restés affirmés par un discours basé sur des perceptions religieuses, même si on se dit laïques ». Bien entendu, les temps changent. « Ce n’est plus la même chose. Il y a un monde entre nous et les années 1930. Et ce ne sont plus les juifs qui sont pris pour cibles dans de tels discours identitaires, mais plutôt les musulmans. »

Traducteur du yiddish au français, fin connaisseur de l’histoire juive canadienne, Pierre Anctil paraît avoir une dynamo au cœur tant il publie depuis trente ans sur ces sujets. En entretien au Devoir, il estime que son plus récent ouvrage permet d’aider à « se hisser jusqu’à la hauteur de notre réalité », ou à tout le moins qu’il nous outille pour mieux décoder les fondements de notre présent. « Apprendre ce qui s’est passé, voilà qui est bien pour un historien. Cependant, il y a sans doute plus à tirer de cette connaissance encore », croit-il.

Bien conscient qu’« en histoire on ne peut pas administrer une preuve absolue », Pierre Anctil n’en conçoit pas moins qu’il existe dans nos sociétés « une peur obsessive de ce qui n’est pas chrétien, qui nous vient du passé », qu’il s’emploie à étudier. Ce passé oblitéré, laissé de côté, continue néanmoins de ramper et de se pointer le nez à l’occasion. Et au-delà du temps qui passe, l’historien considère que certaines modalités pour appréhender le réel perdurent bel et bien. « Je pense, oui, que c’est resté. Il existe, sous la Seconde Guerre mondiale, un tunnel qui fait traverser des idées de l’autre côté, de ce côté-ci de l’histoire. La droite catholique n’a pas disparu à cause de la Révolution tranquille. Nous avons asphalté par-dessus, mais elle continue de pousser, de percer à travers les craques de notre société. Plusieurs signes nous le montrent, en ce moment même. »

Antijudaïsme et influence nazie au Québec

Pierre Anctil, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2021, 441 pages

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