Apprendre le français sans l’aide financière promise

Les délais sont un «facteur de décrochage de la francisation», affirme pourtant une enseignante de la région de Québec qui vient de voir l’un de ses étudiants quitter ses cours pour cette raison.
Photo: Oli Scarff Agence France-Presse Les délais sont un «facteur de décrochage de la francisation», affirme pourtant une enseignante de la région de Québec qui vient de voir l’un de ses étudiants quitter ses cours pour cette raison.

On leur a promis 200 $ par semaine pour subsister pendant qu’ils se consacraient à temps plein à l’apprentissage du français ou 25 $ par jour de cours à temps partiel. Les délais de traitement de leur demande d’aide financière en francisation sont cependant si longs que des nouveaux arrivants passent des mois à étudier sans recevoir cette allocation.

« Les allocations ne sont pas rétroactives », confirme-t-on en outre dans un centre de services scolaire de la grande région de Montréal. Au total, plus d’une dizaine de personnes de cinq régions différentes et qui ne se connaissent pas ont témoigné au Devoir de cette potentielle perte de revenus.

Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) affirme pour sa part ne pas avoir relevé ce problème.

Les délais sont un « facteur de décrochage de la francisation », affirme pourtant une enseignante de la région de Québec qui vient de voir l’un de ses étudiants quitter ses cours pour cette raison.

« Nous avons recouru à des banques alimentaires, et j’ai aussi dû m’endetter en attendant de recevoir le premier paiement », raconte quant à lui Roberto, un père de famille.

À l’instar des enseignants, techniciens ou élèves interviewés, il a demandé de taire son nom. Il dit avoir peur de nuire à son immigration. « On ne veut pas avoir l’air ingrat comme immigrant ou faire une tache à notre dossier », illustre une jeune femme à Laval. Les employés payés en tout ou en partie par le MIFI ont quant à eux un devoir de discrétion dans le cadre de leurs fonctions.

Roberto songe à quitter son emploi à temps partiel — et la francisation — pour travailler à temps plein : « On voulait mieux parler français pour avoir un meilleur emploi et une meilleure vie sociale, mais ça devient très difficile », résume-t-il.

Comme les autres étudiants ayant témoigné, il a rempli sa demande d’inscription uniquement en français, directement sur le site du MIFI, en y indiquant qu’il souhaitait recevoir une aide financière pour participer à la formation.

Puis, il a attendu une réponse qui n’est pas encore venue. Entre-temps, le centre de francisation l’a rappelé, il a commencé ses cours en septembre et n’a pas reçu un sou depuis.

S’agirait-il seulement d’un mauvais arrimage entre ce centre et le MIFI ? Difficile d’en conclure ainsi car ce ministère ne semble pas avoir identifié ce problème : « Nous ne détectons pas d’enjeux dans le système de versement des allocations, et nous n’avons reçu aucune plainte au sujet d’allocations en retard ou non versées », écrit une relationniste au Devoir.

Les personnes « ayant transmis une demande complète » et ayant reçu leur confirmation d’admissibilité « reçoivent automatiquement l’aide financière, au plus tard, un mois après le début de la formation », assure ce ministère.

Une session perdue

Le Centre de services scolaire des Navigateurs est pourtant sans équivoque sur sa page consacrée à la francisation : « Il est important de compléter la demande d’aide financière [au MIFI] avant de venir faire l’inscription car le délai de traitement pour celle-ci est d’au moins 50 à 60 jours », est-il inscrit en rouge sur blanc.

Une enseignante de français ailleurs dans Chaudière-Appalaches décrit aussi les délais comme « interminables » : « C’est récurrent que les élèves perdent deux mois de financement, voire une session complète. »

Pour éviter ce problème, elle avance que les élèves doivent reporter le début de leurs cours. « Une contradiction », relève-t-elle toutefois. « On leur dit “attendez deux mois que tout soit traité”, mais aussi “commencez le plus vite possible”. »

« Vous devez être disponible pour commencer votre cours lorsque vous faites votre demande d’inscription. Votre cours peut commencer rapidement, même l’été », écrit d’ailleurs le portail de Québec sur la francisation.

Pour d’autres, les délais semblent venir d’une « confusion bureaucratique », croit une nouvelle arrivante qui étudie le français à Montréal : « J’ai reçu la lettre de confirmation de mon inscription du MIFI, mais on y indiquait que je n’allais pas recevoir d’argent. Au téléphone, on m’a dit que je me qualifiais finalement, mais je n’ai rien reçu depuis le début en septembre. »

Au moins quatre de ses camarades songent à abandonner leurs cours à temps plein afin de trouver du travail. « De ne pas savoir quand le paiement va arriver et d’attendre aussi longtemps quand on comptait sur cet argent cause énormément de stress », dit-elle.

Communication difficile

Un professionnel qui accompagne les élèves dans leur inscription au MIFI dans un centre de Montréal évalue à deux mois le délai de traitement. Dans le cas des cours à temps partiel, si une demande est envoyée par la poste, « ça va prendre un mois juste pour ouvrir l’enveloppe », dit-il.

Le volume de demandes est peut-être en cause, ajoute-t-il, puisque le nombre de bénéficiaires a augmenté depuis la bonification des allocations en 2019.

Le Ministère invite les étudiants concernés à porter plainte en téléphonant au service à la clientèle.

« En francisation, appeler au Ministère c’est les 12 travaux d’Astérix. Même nous, on s’y perd », dit Tania Longpré, enseignante de français dans la couronne nord de la métropole.

Une autre étudiante de Laval admet qu’elle a dû patienter, car elle n’avait pas encore reçu son numéro d’assurance sociale au moment de s’inscrire auprès du MIFI. « On m’a dit que je n’aurais pas d’allocation, mais il n’était pas écrit pourquoi », déplore-t-elle. La dame a alors tenté de téléphoner au Ministère, mais étant encore au niveau 2 du cours de français, elle n’a « tout simplement pas compris ».

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