Le visage de la philanthropie transformé par la pandémie de COVID-19

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
Du modèle de charité où l’on soulageait les symptômes de la pauvreté, le milieu philanthropique développe dorénavant une approche systémique qui vise à éradiquer les problématiques à la racine.
Illustration: Tiffet Du modèle de charité où l’on soulageait les symptômes de la pauvreté, le milieu philanthropique développe dorénavant une approche systémique qui vise à éradiquer les problématiques à la racine.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

La pandémie a engendré ou accéléré une série de bouleversements dans le monde philanthropique. Jusqu’à présent un lieu de pouvoir basé sur le modèle traditionnel de la charité, la philanthropie se dote désormais de nouvelles priorités et de nouveaux modes de financement. Le milieu cherche notamment à agir directement sur les causes des inégalités au lieu d’en soulager uniquement les symptômes.

Habituellement appelées à créer des stratégies à long terme, les fondations ont plus que jamais dû faire preuve d’agilité et financer l’urgence de la situation durant la dernière année.

Karel Mayrand est arrivé à la tête de la Fondation du Grand Montréal au plus fort de la pandémie. Les programmes de subvention qu’il devait revoir ont été remplacés par des fonds d’urgence. En l’espace d’une année, les fonds de ce type récoltés par la Fondation sont passés de 13 millions en 2019 à 33 millions en 2020.

Le gouvernement fédéral a fait appel à des phares philanthropiques semblables, comme Centraide et la Croix-Rouge, afin de lever des fonds in extremis. « L’urgence a frappé, et c’est ce qui nous a permis d’être agiles, de nous libérer de la lourdeur bureaucratique propre au milieu », constate Karel Mayrand. Les collaborations se sont également multipliées, comme c’est le cas du consortium entre les fondations de Molson et Saputo, entre autres.

Une approche systémique pour lutter contre les inégalités

 

En 20 ans de croissance économique, la Fondation du Grand Montréal a aussi constaté que des enjeux comme les inégalités sociales, l’insécurité alimentaire et le racisme systémique ont subsisté, voire ont empiré. « Au même titre qu’une loupe, la COVID-19 a magnifié les inégalités déjà existantes dans nos communautés. On a compris que lorsque nous sommes frappés par une pandémie, nous ne sommes pas tous égaux », observe Karel Mayrand.

Du modèle de charité où l’on soulageait les symptômes de la pauvreté, la philanthropie développe dorénavant une approche systémique qui vise à éradiquer les problématiques à la racine. Pour que cette transition soit réussie, le directeur général de la Cantine pour tous, Thibaud Liné, insiste sur le fait que les projets doivent être soutenus sur le long terme. Autrement, les bons samaritains se résignent à boucher continuellement des fuites d’eau dans la coque du navire, sans prendre la peine de la réparer ou de la remplacer.

Le Collectif sur les inégalités sociales s’inscrit dans cette vision. Il regroupe une quinzaine de fondations philanthropiques qui se mobilisent pour lutter contre les inégalités, plutôt que de se contenter de les adoucir.

Dans la dernière année, la cause de l’environnement s’est érigée au sommet des priorités des plus jeunes donateurs. Ils s’intéressent maintenant autant à ces enjeux qu’à des domaines plus classiques comme la santé, l’éducation et la culture. Certains offrent même du mentorat aux organisations établies afin d’ancrer ces nouvelles questions dans un maximum de missions.

La diversité et l’inclusion ont aussi fait leur apparition dans de nombreux plans stratégiques au tournant de 2021. La tendance pourrait s’expliquer par le fait que les populations racisées ont été frappées de façon disproportionnée par la pandémie. L’histoire de George Floyd durant la crise a notamment eu pour cette réalité un effet amplificateur. Or, le milieu philanthropique a fort probablement distribué moins de 5 % de ses ressources aux communautés racisées dans le passé. « Donateurs comme employés demandent de plus en plus comment il se fait que les sous ne se rendent pas vers ces gens », note Karel Mayrand.

Pour des actifs plus responsables

 

En outre, le milieu philanthropique débat sur le pourcentage adéquat de fonds à distribuer. Actuellement, les organismes distribuent environ 3,5 % de leurs actifs, soit entre 16 et 20 millions de subventions sur ses 400 millions d’actifs pour la Fondation du Grand Montréal.

Or, Karel Mayrand croit que l’enjeu réside plutôt dans l’ensemble des actifs des fondations : « La manière dont on investit notre argent devrait soutenir nos objectifs. Ce n’est pas possible pour une organisation de générer des rendements pour sa communauté tout en détruisant d’autres tissus sociaux ailleurs. Il faut s’assurer que les placements servent aussi le bien commun. » La Fondation du Grand Montréal a notamment adopté une nouvelle politique d’investissement responsable à cet effet.

91,9 milliards

C’est la somme en dollars des actifs gérés par les fondations privées et publiques. En 2018, elles ont distribué 7 milliards en dons.

Source : Imagine Canada, février 2021

Cette tendance coïncide avec les attentes plus élevées des donateurs quant à l’impact de leurs dons. Ces derniers se soucient davantage de l’impact de leurs investissements et de l’utilisation des actifs depuis les soubresauts de la pandémie.

L’ascension du financement à la mission

À la différence des grandes institutions philanthropiques, les petits organismes comme Mères avec pouvoir ont connu une précarité accrue, car ils comptaient sur des donateurs qui se voyaient eux-mêmes en situation de vulnérabilité.

 

La directrice Valérie Larouche a donc choisi de revenir à l’essentiel de sa mission : l’éducation des femmes à la tête d’une famille monoparentale. Déterminée à continuer à offrir des services d’accompagnement tout au long de la crise, elle a concentré ses efforts de développement sur le déblocage de fonds alloués au fonctionnement.

Avant la crise sanitaire, la philanthropie organisait principalement son financement par projets. Aujourd’hui, le financement à la mission s’est révélé être une méthode de financement plus efficace. Ce type de don plus générique permet aux organismes de choisir comment fonctionner sans avoir l’impression de manquer perpétuellement de ressources au fil des initiatives.

« Il y a toujours certainement quelques abus avec le financement à la mission, mais les pertes sont certainement moins importantes que les gains engrangés par les fondations », estime Thibaud Liné.

Sans compter le fait que le financement à la mission, souvent étalée sur plusieurs années, allège grandement la charge de travail allouée à la rédaction de demandes de subventions. Celle-ci peut facilement gruger de 10 à 20 % des ressources dans le milieu philanthropique.

Le financement à la mission cherche aussi à résoudre les forts taux de roulement dans le monde philanthropique. À la Cantine pour tous, les besoins en denrées alimentaires et en personnel étaient tout aussi criants durant la pandémie. « En général, les donateurs préfèrent combler des besoins non récurrents, comme de la nourriture en surplus à la Guignolée, mais il faut s’atteler à remplir les besoins annuels, comme les salaires des employés, qui permettent à l’organisme de fonctionner », indique M. Liné.

Faute de pouvoir offrir des salaires compétitifs, le milieu de la philanthropie accuse un haut taux de roulement dans ses rangs. Beaucoup d’employés expérimentés se reconvertissent dans le communautaire, mais il y a des limites à ce qu’ils sont prêts à accepter pour trouver du sens dans leur travail.

Pour Valérie Larouche, les contrecoups de la pandémie se feront encore sentir pendant quelques années. « Ce n’est pas terminé, parce que nous faisons toujours face à des augmentations de salaire et de dépenses. Les besoins ont augmenté, mais pas nécessairement la qualité du service. Or, pour garder ou développer mon personnel, il faut que je puisse offrir des conditions compétitives sur le marché du travail », indique-t-elle.

Vers la philanthropie de la confiance

Le milieu philanthropique s’adresse aussi différemment à ses donateurs et à ses bénéficiaires. Au lieu d’adopter un ton paternaliste, il délègue le pouvoir à la communauté en lui demandant ce dont elle a besoin. « C’est un apprentissage de partager ce pouvoir, car c’est un monde hiérarchisé et doté de beaucoup d’argent, affirme Karel Mayrand. On a d’autant plus misé sur la confiance et l’éthique du don que les jeunes se posent comme nouveaux donateurs, en s’assurant d’être le plus transparents possible. »



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