Mouvements sociaux et féminismes en ligne à l’ère de #MoiAussi

Kharoll-Ann Souffrant
Candidate au doctorat en service social à l’Université d’Ottawa, et chercheuse invitée à l’Annenberg School for Communication, Université de Pennsylvanie
Si les agressions sexuelles demeurent globalement peu dénoncées, les mouvements sociaux viennent changer la donne et permettent à un nombre grandissant de personnes survivantes de libérer leur parole.
Photomontage: Sandra Larochelle et Josselyn Guillarmou Si les agressions sexuelles demeurent globalement peu dénoncées, les mouvements sociaux viennent changer la donne et permettent à un nombre grandissant de personnes survivantes de libérer leur parole.

Ce texte fait partie du cahier spécial L'état du Québec 2022

Peut-on changer le monde avec son clavier ? Prendre position sur les médias sociaux numériques, est-ce du « vrai » militantisme ? Quelles frontières peut-on tracer entre le « monde virtuel » et le « monde hors Web » ? Quelles sont les répercussions de mouvements sociaux en ligne comme #MoiAussi sur les politiques publiques, les médias, les mouvements féministes et la société ?

Une « pandémie » parallèle sous-estimée

En 2020, l’Organisation des Nations unies a qualifié les violences perpétrées à l’encontre des femmes de « pandémie fantôme ». Cette formulation reflète une situation alarmante et dénoncée par ONU Femmes, qui, depuis le début de la pandémie de COVID-19, constate une hausse des violences basées sur le genre dans de nombreux pays. En situation prépandémique, en 2019, les statistiques de l’agence onusienne révélaient que plus de 243 millions de jeunes filles et de femmes âgées de 15 à 49 ans avaient subi des violences sexuelles ou physiques de la part d’un partenaire intime dans le monde. Ces données sur les agressions sexuelles sont inquiétantes, d’autant plus qu’il est généralement entendu qu’elles sous-estiment les violences systémiques dont les filles et les femmes sont les cibles principales.

Au Québec, le gouvernement a adopté dès 2001, dans ses Orientations gouvernementales en matière d’agression sexuelle, une définition de l’expression agression sexuelle qui insiste sur la diversité des stratégies des auteurs d’agression sexuelle et sur les conséquences de ces gestes sur les personnes survivantes.

Les données et statistiques actuellement disponibles dans la province pour estimer la prévalence des agressions sexuelles émanent principalement de la Direction de la protection de la jeunesse, de la police et d’agences menant des enquêtes populationnelles. Toutefois, elles ne permettent de brosser qu’un portrait partiel de la situation. En effet, selon l’Institut national de santé publique du Québec, « aucune enquête ne permet actuellement de fournir des estimations relativement aux expériences d’agression sexuelle au cours de la vie ou au cours de l’âge adulte auprès d’un échantillon représentatif de Québécois adultes ».

Chez les mineurs, selon la Fondation Marie-Vincent, on estime qu’une fille sur cinq et un garçon sur dix seraient victimes d’agression sexuelle dans l’enfance. De plus, nous en savons très peu sur les personnes survivantes issues des communautés LGBTQIA+, immigrantes, racisées, autochtones, afrodescendantes ou en situation de handicap physique ou mental, bien qu’il soit généralement entendu que ces personnes sont plus sujettes à être ciblées par ces violences en raison des divers systèmes d’oppression et de marginalisation dont elles peuvent faire l’expérience.

Malgré leur importante prévalence, les agressions sexuelles demeurent globalement peu dénoncées aux instances formelles. Toutefois, les mouvements sociaux de dénonciation de violences sexuelles viennent changer la donne et permettent à un nombre grandissant de personnes survivantes de libérer leur parole, que ce soit par un dévoilement (sur les médias sociaux numériques, principalement) ou par une dénonciation aux autorités policières.

Les mouvements sociaux de dénonciation en ligne comme #MoiAussi

Le Québec a connu plusieurs vagues de dénonciations de violences sexuelles sur le Web, parmi lesquelles on retrouve les mouvements #AgressionNonDénoncée, #OnVousCroit, #StopCultureDuViol, #Moi-Aussi et la vague de dénonciations de juillet 2020. Selon Statistique Canada, « la hausse la plus élevée du taux trimestriel d’agressions sexuelles déclarées par la police après le mouvement #MoiAussi a été enregistrée au Québec, où le taux a gonflé de 61 % par rapport à la moyenne trimestrielle observée avant #Moi-Aussi ». Il est toutefois difficile de savoir si toutes ces plaintes ont été autorisées par le Directeur des poursuites criminelles et pénales pour mise en accusation et procès, si certaines ont d’ores et déjà mené à des verdicts de culpabilité ou si elles sont restées sans suite, du fait notamment de la lourdeur des différentes étapes du processus judiciaire.

Bien qu’ils soulèvent de nombreux enjeux sur les plans juridique, social et politique, ces mouvements sociaux nés sur le Web sont le symptôme d’une perte de confiance importante entre la population et le système de justice criminelle ainsi que d’autres instances et mécanismes formels de dénonciation, comme l’illustre le documentaire La parfaite victime de Monic Néron et Émilie Perreault, sorti à l’été 2021.

Selon un reportage de L’Actualité publié en 2017, 3 plaintes pour agression sexuelle sur 1000 se solderaient par une condamnation criminelle au Canada. En 2017, The Globe and Mail a aussi réalisé une enquête démontrant qu’au Canada, une plainte pour agression sexuelle sur cinq est jugée « non fondée ».

Sans entrer dans une guerre de chiffres pouvant rapidement devenir stérile selon la manière dont on définit l’agression sexuelle, il est important de dire que ces violences sont généralement peu dénoncées et que, parmi celles qui sont dénoncées, très peu mènent à une condamnation criminelle. Ainsi, ces mouvements sociaux en ligne contre la culture du viol et les violences sexuelles envoient également le message d’une aspiration à un changement sociétal et culturel profond, voire à une révolution des mœurs en la matière.

Pourquoi dénoncer sur le Web ?

Les personnes survivantes dénoncent leurs agresseurs en ligne pour des raisons diverses et relativement peu documentées. Toutefois, leurs besoins et revendications sont généralement plus larges qu’une critique du système judiciaire en matière d’agression sexuelle. Pour plusieurs survivantes, cela relève d’un besoin : celui d’être entendue, crue, écoutée ; de bâtir une communauté de soutien autour de soi ; de s’inscrire dans un mouvement social et de cultiver un sentiment d’appartenance à l’égard de celui-ci ; de protéger d’autres survivantes et la société plus globalement ; ou encore, d’avoir du contrôle sur son témoignage et son récit. Ces différentes raisons peuvent pousser de nombreuses survivantes à se désinvestir des mécanismes formels de dénonciation, jugés désuets ou mal adaptés à la diversité de leurs besoins et préoccupations.

Le militantisme sur le Web peut aussi donner lieu à un regain d’activités militantes dans « le vrai monde », c’est-à-dire hors Web, signe qu’on ne peut découper ces deux univers au couteau de manière claire afin de les distinguer l’un de l’autre. Pour plusieurs militantes, faire partie d’un mouvement et d’une communauté en ligne est source de motivation et de fierté, et donne un sentiment d’appartenance à une cause et une identité intime féministes. Le Web devient en outre un moyen d’éveil à la cause féministe, notamment pour la jeune génération.

Le coût de dénoncer

La vague de dénonciations de juillet 2020, durant laquelle de nombreuses personnes survivantes ont dénoncé des agresseurs présumés en faisant figurer explicitement leurs noms sur des listes anonymes, a mené à de nombreuses poursuites en diffamation contre les administratrices de ces pages Internet. Pour plusieurs juristes, il s’agit d’une tentative d’intimidation et de musellement des femmes prenant part au débat public. Sous couvert du principe juridique de la présomption d’innocence, le droit à la liberté d’expression des survivantes est généralement peu ou pas reconnu. Il existe également plusieurs risques inhérents au fait de dénoncer publiquement, dont la crainte de la réaction de son entourage et des internautes, et le fait de laisser des traces numériques de son histoire d’agression sexuelle.

De plus, pour certaines ou certains, militer sur le Web peut s’apparenter à une forme de « slacktivisme », soit un militantisme dit de performance ou d’apparat. Cela peut notamment se produire lorsque des mouvements sociaux devenus mainstream (grand public) sont récupérés par diverses institutions et instances, qu’elles soient scolaires, politiques ou liées au milieu des affaires, ce qui a l’effet pervers de les dépolitiser, de les aseptiser et d’en dénaturer le sens et l’origine première.

Enfin, la cyberviolence et le cyberharcèlement sont des enjeux de taille lorsqu’il est question du militantisme féministe en ligne. Pour bon nombre de féministes 2.0, les représailles peuvent se faire sentir très rapidement, surtout de la part d’hommes antiféministes qui s’organisent eux aussi en ligne sur diverses plateformes pour intimider, menacer de mort ou de viol, insulter ou encore s’adonner au doxxing, soit la divulgation en ligne de renseignements privés (adresses IP et résidentielles), ou encore au partage non consenti de photos intimes. Une étude d’Amnistie internationale avait mis en lumière le fait que les femmes racisées, particulièrement les journalistes et les politiciennes noires, sont les premières cibles d’injures sur la plateforme Twitter. Sans grande surprise, les premières cibles des cyberviolences demeurent donc les personnes vivant à la croisée de multiples systèmes d’oppression et de marginalisation.

Les effets des mouvements de dénonciation en ligne

Malgré ce ressac, la mobilisation des groupes étudiants et des militantes féministes au Québec, tant en ligne que hors ligne, a mené à de nombreux changements législatifs pour mieux soutenir et accompagner les personnes victimes et survivantes. Pensons entre autres à l’abolition du délai de prescription permettant de poursuivre une personne au civil pour agression sexuelle ou violence conjugale, à la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les milieux d’enseignement supérieur, ainsi qu’à son pendant dans les écoles primaires et secondaires.

Le gouvernement du Québec a aussi mis sur pied un comité d’expertes et d’experts qui a publié en décembre 2020 le rapport Rebâtir la confiance, dans lequel 190 recommandations en matière de violence conjugale et sexuelle sont formulées. Parmi ces recommandations : l’instauration d’un tribunal spécialisé en matière d’agression sexuelle, l’accès à du conseil juridique gratuit dès la dénonciation, un soutien et une information continus à toutes les étapes du processus judiciaire, la cohérence entre les décisions de justice criminelle, de justice familiale ou en protection de la jeunesse, notamment par la création d’un poste de coordonnatrice ou coordonnateur judiciaire, ou encore l’offre de formations spécialisées aux intervenantes et intervenants médicaux, psychosociaux et judiciaires, à la police et aux actrices et acteurs du monde judiciaire en matière d’agression sexuelle et de violence conjugale. Si ces initiatives et changements législatifs sont loin d’avoir tout réglé, ils sont néanmoins le signe d’une évolution sociétale et de la préoccupation grandissante de nos instances politiques pour la lutte contre ces violences.

Les luttes contre les violences sexuelles et la culture du viol

Les mouvements sociaux sur le Webet hors Web devront dorénavant prendre en compte plusieurs éléments pour véritablement rejoindre l’ensemble des personnes survivantes. Cela sera d’autant plus pertinent lorsque ces mouvements sont teintés d’inégalités ou de rapports de pouvoir, ou lorsque des victimes et survivantes n’entrent pas dans les barèmes de la respectabilité ou de l’hétérocisnormativité. Ces mouvements devront en outre considérer sérieusement d’autres formes de justice et de réparation (justice réparatrice, droit civil, Commission des droits de la personne, justice transformatrice, par exemple) et s’y investir davantage, afin de mieux s’arrimer aux besoins de communautés marginalisées qui ne souhaitent pas se reposer sur les seuls systèmes criminel et pénal.

Une chose est claire : nous n’apercevons qu’une partie du spectre de la pandémie fantôme engendrée par les violences à caractère sexuel. Davantage d’études seront nécessaires, tant statistiques que qualitatives, afin de brosser un portrait plus juste, plus actuel et plus complexe des réalités que vivent les personnes survivantes d’agression sexuelle. La société devra également faire front commun face à la culture du viol, celle qui tend à culpabiliser les victimes d’agression sexuelle tout en déresponsabilisant les autrices et auteurs de ces agressions et en normalisant leurs gestes. Il ne faudra pas non plus laisser pour compte les autrices et auteurs des violences sexuelles, violences qui sont des symptômes de notre échec collectif et institutionnel à endiguer ce problème social à sa racine. Et cela commence par de la prévention, dès le plus jeune âge.


 

Ce texte est un extrait adapté de L’état du Québec 2022. Sa version intégrale peut être lue dans l’ouvrage collectif disponible en librairie et en ligne.



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