Le tour de France d’Honoré Mercier

Cheveux noirs bien plantés sur un front largement découvert, la moustache bien frisée, le premier ministre Honoré Mercier se présente en Europe en 1891 gonflé du sentiment de sa grandeur et sensible au possible à tout ce qui est susceptible de le rehausser.
Photo: Collection privée Cheveux noirs bien plantés sur un front largement découvert, la moustache bien frisée, le premier ministre Honoré Mercier se présente en Europe en 1891 gonflé du sentiment de sa grandeur et sensible au possible à tout ce qui est susceptible de le rehausser.

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir propose une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée diplomatique d’Honoré Mercier en Europe. Septième texte.

Le premier ministre du Québec, Honoré Mercier, débarque en France. Le journal La République annonce discrètement cette visite dans son édition datée du 15 décembre 1890. Que vient-il faire dans l’Hexagone ? Dans ce siècle où la consommation de sucre par habitant augmente à la vitesse de l’éclair, il est question pour Mercier d’« étudier les procédés de fabrication du sucre de betterave », lit-on au bas d’une colonne de nouvelles. Cette mission industrielle est en fait confiée à Nazaire Bernatchez, le député-maire de Montmagny, que l’historien Rumilly décrit comme un « gros sanguin, très rural, content de faire un beau voyage ».

Au-delà de l’enjeu tout relatif que représente le sucre de betterave, la tournée française de Mercier, père du concept d’autonomie provinciale, un concept ranimé plus tard par Maurice Duplessis, est motivée par la négociation d’un emprunt important. Cet enjeu est précisé par L’Écho rochelais du 1er avril 1891. Mercier est à cet effet accompagné de M. Joseph Shehyn, le trésorier général du Québec, un poste traditionnellement réservé aux anglophones. L’objectif de l’emprunt est considérable. Il est fixé à un peu plus de 10 millions de dollars canadiens. Il ne sera pas atteint. Shehyn doit se contenter de moins de la moitié, obtenu grâce à la Banque de Paris et à celle des Pays-Bas, à un taux qui n’est pas préférentiel.

Mercier arrive en France en même temps que le téléphone. Lorsqu’il pose le pied au pays de ses ancêtres, ce qui ne manque pas de l’enthousiasmer au plus haut point, le quotidien de La Rochelle parle de lui en marge d’une expérimentation d’une « communication téléphonique » entre Londres et New York. « Jusqu’ici, elles n’ont pas abouti, mais on a pu arriver quand même à transmettre des sons, bien qu’inintelligibles », observe le journal.

Honoré Mercier profite des traces toutes fraîches laissées sur son passage en Europe, dans les milieux conservateurs et catholiques, par son ami le curé Labelle, décédé en début d’année. Le premier ministre marche aussi dans les pas de Joseph-Adolphe Chapleau, l’ancien premier ministre du Québec débarqué en France dix ans plus tôt. À l’instar de ce prédécesseur et indissociable rival conservateur, le politicien libéral impressionne ses hôtes français par son port altier. Il est reçu à l’Élysée. On lui confère un titre de commandeur de la Légion d’honneur. Il fait un crochet par Bruxelles, afin de recevoir l’ordre de Léopold, ce qui gonfle encore un peu plus un orgueil dont il est déjà bien pourvu. Ses critiques disent d’ailleurs de Mercier qu’il a tendance à se prendre pour Dieu le père en personne.

Vue du Québec, la visite de Mercier est présentée comme un triomphe. À en juger par la presse française, elle se situe tout de même en marge de l’actualité.

Une « physionomie française »

« M. Mercier, dont la physionomie est très française, est un homme de haute taille, aux cheveux noirs et bien plantés sur un front largement découvert », lit-on dans le quotidien Le Siècle du 15 avril 1891. Il apparaît partout dans des tenus d’apparat, sensible au possible à son image et à tout ce qui est susceptible de la rehausser.

« C’est un libéral de la veille, un orateur très populaire, à la dialectique serrée », explique Le Siècle en parlant de celui que l’on présente comme « l’âme de la résistance franco-canadienne ».

Le politicien a cinquante ans. Il maîtrise parfaitement sa langue maternelle, note la presse française. « Comme tous ses compatriotes, le premier ministre [du] Québec, qui est d’origine française, et dont la famille est établie au Canada depuis 1755, parle le français le plus pur », écrit le journaliste en raccourcissant l’ascendance canadienne de Mercier de plus d’un siècle, son ancêtre direct ayant quitté la France dès 1647.

Retour aux sources

 

Depuis la France, le premier ministre va poursuivre sa route jusqu’à Rome, où il arbore sa décoration de Grand-Croix de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand au moment d’être reçu en audience par le pape Léon XIII. Mercier compte remercier « Sa Sainteté d’une distinction honorifique qu’elle avait daigné lui conférer pour les éminents services rendus à l’Église catholique au Canada », précise la Nouvelle Bourgogne du 7 mai. Pour cet État quasi théocratique qu’est le Québec, une visite à Rome va de soi. Elle est d’autant plus motivée que Mercier a contribué à régler un très vieux différend avec l’État : celui de la possession des biens des Jésuites, confisqués par le pouvoir britannique lors de la Conquête de 1760. Voilà pourquoi le pape le gratifie d’un autre titre. Le voici élevé au rang de comte palatin.

Dès le 12 mai, Mercier se trouve aux abords de Lyon, accueilli avec pompe par une fanfare. Le premier ministre, la moustache toujours bien cirée, livre dans cette ville de tisserands son interprétation de l’histoire des Canadiens français, de « leurs luttes pour la conservation de leur foi catholique, de leurs lois et de la belle langue française ». Sa présence fait l’objet d’un modeste entrefilet dans le Mémorial de la Loire, où dans la hiérarchie des nouvelles il compte apparemment moins qu’un noyé retrouvé ce jour-là dans les eaux de la Saône.

Dans la trajectoire toute chrétienne qu’il donne à son séjour européen, Mercier fait une pause à Chartres. Il est reçu par Mgr Lagrange, qui l’introduit auprès de la belle société. Le premier ministre, dit-il, « est presque notre compatriote par ses aïeux, puisque son premier ancêtre canadien était venu d’un petit village situé aux frontières de notre département, à Tourouvre : Tourouvre, que par un sentiment délicat qui l’honore, il a voulu revoir, et qui lui a fait, ainsi que du reste que la Normandie tout entière […] l’accueil enthousiaste que méritaient son patriotisme et sa personne ».

Présent, le correspondant du Journal des villes et des campagnes évoque un tonnerre d’applaudissements à la suite du discours de Lagrange. « Si nous n’étions plus restés Français, lui répond un Mercier ému, pourquoi la femme canadienne, endormant son fils sur ses genoux, lui chante-t-elle les vieux refrains bretons et normands, et lui murmure-t-elle à l’oreille, après le nom de Dieu, celui de la France ? »

Pour couronner le tout, Mercier se voit offrir par Mgr Lagrange rien de moins qu’un fragment du véritable voile de la Sainte Vierge. Le premier ministre est prié de remettre la relique, tenue pour authentique par les croyants, au cardinal Taschereau. Mercier a rempli sa mission, confirme la responsable des communications de l’Archevêché de Québec au Devoir. Le morceau de tissu est aujourd’hui conservé dans une voûte de la basilique Notre-Dame de Québec, sur un coussin placé dans un coffret en métal doré.

Le premier ministre effectue un crochet en Basse-Bretagne, où il rencontre le général de Charette. Cet ancien colonel des zouaves pontificaux lui remet 300 médailles papales destinées aux zouaves canadiens, lesquels sont conviés dès le retour de Mercier au Québec à une très grande fête.

Mercier se rendra aussi, du côté de Saint-Malo, en pèlerinage sur les traces de Jacques Cartier, le marin malouin étant auréolé d’un prestige nouveau dans l’édification d’un récit national.

La chute

 

À Paris, Honoré Mercier prend part à une messe « pour le repos de l’âme » du curé Labelle, décédé six mois plus tôt à la suite d’une hernie. Cette cérémonie tenue à l’église Sainte-Clotilde est rapportée par Le Gaulois du 18 juin. La nouvelle flotte au-dessus d’un entrefilet qui narre la chute d’un aéronaute tombé de la nacelle d’un ballon, à une vingtaine de mètres du sol.

Photo: Denis Bouchard, Paroisse Notre-Dame de Québec Honoré Mercier revient de sa tournée française de 1891 avec un fragment du voile de la Sainte-Vierge. Le premier ministre est prié de remettre la relique, tenue pour authentique par les croyants, au cardinal Taschereau. Le morceau de tissu est aujourd'hui conservé dans une voûte de la basilique Notre-Dame de Québec, sur un coussin placé dans un coffret en métal doré.

C’est dans cette même église que Mercier assiste, le 24 juin, à une messe célébrant saint Jean-Baptiste, le patron des Canadiens français. En matinée, le politicien a tenu en grand une réception dans ses appartements de la rue des Capucines. Un orchestre jouait « avec entrain des airs nationaux canadiens » tels que À la claire fontaine et Vivent les Canadiens. Parmi les convives, on note la présence d’un descendant du général Montcalm et de tout un ensemble de militaires français, dont la liste complète est évoquée dans L’Événement du 26 juin.

Succès diplomatique, la tournée d’Honoré Mercier en France marque l’apogée de la carrière du premier ministre. À son retour au Québec, fier comme pas un, il flotte un instant sur le nuage qu’il a touché en Europe. Cependant, il est vite éclaboussé par le scandale dit de la baie des Chaleurs, une histoire de pots-de-vin dont a grassement bénéficié son gouvernement.

La chute de Mercier trouve écho jusqu’en France. « Corruption canadienne », titre Le Siècle du 6 août : « Les détournements auxquels les dépêches font aujourd’hui allusion […] seraient cette fois imputables à M. Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec, qui aurait gardé pour les besoins du Parti libéral 175 000 dollars sur la subvention attribuée d’après la loi à la compagnie du chemin de fer de la baie Chaleuse [sic], fondé par ses créatures. »

Le 16 décembre, Mercier est destitué par le lieutenant-gouverneur du Québec, Auguste-Réal Angers. Les deux hommes se détestent déjà depuis un long moment. Le représentant de Sa Majesté s’empresse de confier la direction du gouvernement au conservateur Charles-Eugène Boucher de Boucherville, un ultramontain qui sera connu pour avoir abandonné au clergé le contrôle de l’éducation.

Brisé, Honoré Mercier fut acquitté par la justice. Il reviendra en chambre, mais il mourra prématurément, en octobre 1894, à l’âge de 54 ans. Le journaliste Arthur Buies affirme que « l’homme public était taillé sur la mesure des véritables hommes d’État ; il avait des vues grandes et nettes », mais il ajoute que « l’homme privé n’en avait que de petites ». Ce premier ministre, écrit Buies, « était dominé par de misérables rancunes et esclave des plus ridicules et des plus grotesques vanités. Cette vanité exécrable gâtait les meilleures qualités de Mercier, et allait jusqu’à transformer son patriotisme en véritable ostentation provocante qui excita contre lui jusqu’au dernier des Anglais. »



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