La police devrait-elle se servir plus souvent de l’alerte Amber?

Suivant une rétroaction à l’interne sur les opérations policières déployées pour retrouver les sœurs Carpentier, «le plan d’opération des alertes Amber a été révisé et mis à jour en fonction des constats et de l’expérience acquise en juillet 2020», et cela, depuis l’automne dernier, indique l’inspecteur-chef Patrice Cardinal, directeur des communications et des relations internationales à la SQ.
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Suivant une rétroaction à l’interne sur les opérations policières déployées pour retrouver les sœurs Carpentier, «le plan d’opération des alertes Amber a été révisé et mis à jour en fonction des constats et de l’expérience acquise en juillet 2020», et cela, depuis l’automne dernier, indique l’inspecteur-chef Patrice Cardinal, directeur des communications et des relations internationales à la SQ.

Après avoir décortiqué toute l’opération de recherche des petites Norah et Romy Carpentier, la coroner a l’alerte Amber dans sa mire : elle recommande d’évaluer s’il ne faudrait pas revoir les règles pour que la police puisse la déclencher dans tous les cas de disparition d’enfants – et non pas uniquement pour les enlèvements. La Sûreté du Québec (SQ) ne veut pas aller aussi loin, mais signale qu’elle accordera plus d’importance à l’« état psychologique » du suspect.

Le bruit strident de l’alerte, diffusée un peu partout, est synonyme d’urgence et de forces policières déployées rapidement pour retrouver un enfant qui manque à l’appel.

Faut-il assouplir les critères qui permettent de mettre le doigt sur le bouton ? La question refait surface périodiquement, lorsque des disparitions d’enfants horrifient les citoyens.

Ce fut le cas en 2007 avec la petite Cédrika Provencher. Et, plus récemment, en juillet 2020, pour les sœurs Romy et Norah Carpentier : le signalement a été fait en soirée, mais l’alerte n’a retenti que le lendemain, vers 15 h.

Pourquoi ? La police a initialement cru avoir affaire à un délit de fuite, et non pas à un enlèvement, ce qui ne remplissait pas les conditions.

L’alerte Amber — qui existe au Québec depuis 2003 — est déclenchée uniquement quand trois critères bien précis sont remplis : la police doit avoir des motifs raisonnables de croire qu’un enfant a été enlevé, que sa sécurité physique ou sa vie est sérieusement en danger et qu’il y a des informations qui permettent aux citoyens d’identifier l’enfant, le suspect ou le moyen de transport utilisé.

Elle n’avait pas été déclenchée non plus lorsque la petite Cédrika Provencher, âgée de 9 ans, n’était pas rentrée chez elle un jour de juillet 2007. Le mot « enlèvement » n’avait pas été soulevé rapidement, se souvient François Doré, un ancien policier de la SQ désormais à la retraite qui a participé aux opérations policières. La police de Trois-Rivières parlait alors de « disparition ».

Une alerte encore trop restrictive ?

Dans son rapport dévoilé la semaine dernière, la coroner Sophie Régnière recommande au ministère de la Sécurité publique « d’évaluer la pertinence de revoir les critères pour un déclenchement de l’alerte Amber pour que celle-ci soit plus inclusive, notamment pour tout type de disparition d’enfants ».

Après tout, « n’oublions pas que l’acronyme Amber signifie “Alerte Médiatique But Enfant Recherché”. Cela va au-delà des cas d’enlèvement », écrit Me Régnière.

La SQ n’avait pas attendu le rapport de Me Régnière pour apporter des changements, a fait valoir le corps policier cette semaine, après la conférence de presse de la coroner.

Suivant une rétroaction à l’interne sur les opérations policières déployées pour retrouver les sœurs Carpentier, « le plan d’opération des alertes Amber a été révisé et mis à jour en fonction des constats et de l’expérience acquise en juillet 2020 », et cela, depuis l’automne dernier, a indiqué en entrevue l’inspecteur-chef Patrice Cardinal, directeur des communications et des relations internationales à la SQ.

« On a maintenu les mêmes critères, mais on s’est donné une plus grande flexibilité » pour évaluer si les trois conditions sont présentes. « On est allés sur l’application et l’interprétation des critères. »

Selon lui, la clé se trouve ici : le « contexte » sera « davantage considéré » pour déterminer si le critère de l’enlèvement est rempli. Les policiers vont se pencher sur l’état psychologique du parent ou du proche qui se trouve avec l’enfant lors du signalement et aussi sur la vulnérabilité de l’enfant vis-à-vis de cette personne. Les circonstances familiales seront évaluées, comme une séparation ou divorce récent, ce qui peut être un événement choc et un déclencheur, a-t-il expliqué.

Le critère de l’enlèvement soupçonné est toutefois maintenu et l’alerte ne sera pas étendue à tout type de disparitions.

Irréalisable et contre-productif

L’inspecteur-chef Cardinal explique que quelque 2500 disparitions de mineurs sont rapportées à la SQ chaque année. Beaucoup de ces cas sont des enfants qui rentrent plus tard que prévu, notamment des adolescents en centre jeunesse, sans oublier les conflits de garde d’enfant entre parents séparés, illustre-t-il.

Déclencher une alerte Amber à chaque fois serait irréalisable et contre-productif, juge-t-il.

Il faut conserver « l’élément de rareté », sinon, « on perd l’attention des gens ».

L’alerte Amber doit demeurer une mesure « exceptionnelle », opine Simon Lapierre, un professeur à l’École de service social de l’Université d’Ottawa qui a suivi de près le cas des fillettes Carpentier. « Pour que les gens continuent de les prendre au sérieux. »

De plus, l’inspecteur-chef juge qu’il ne faut pas « dénaturer » un programme dont les critères sont les mêmes partout en Amérique du Nord.

François Doré estime aussi qu’il faut être prudent : mais entre le « trop souvent » et le « pas assez » , il y a un juste milieu, tranche l’ex-policier.

Il voit d’un bon œil la nouvelle méthode communiquée par la SQ cette semaine, bien qu’il se demande pourquoi la force policière a autant attendu avant d’en parler. « J’ai l’impression qu’on essaie de sauver la face » le jour même où la coroner Régnière rend un rapport critiquant le travail policier.

Mais l’approche est bonne : que les critères ne soient plus aussi « noir ou blanc » est une bonne chose. La SQ s’adapte à la réalité, résume-t-il, et a une volonté de rendre les règles plus « opérationnelles ».

Quant à l’inspecteur-chef Cardinal, il souligne que les changements ont déjà eu un impact : alors qu’il y a deux alertes Amber au Québec par an, six ont déjà été déclenchées cette année. Il donne en exemple le cas de l’homme qui fut arrêté à Sainte-Paule, au Bas-St-Laurent, en septembre après être parti en cavale avec un enfant de 3 ans — « les critères ont été analysés différemment ».

Avant que la SQ ne diffuse cette semaine son communiqué, le professeur Lapierre, spécialisé en violence conjugale et familiale, signalait le bénéfice évident à ce que les policiers et les autres intervenants soient plus conscientisés aux risques d’homicide posés par la rupture amoureuse et la séparation d’un couple. Il est d’avis qu’il est essentiel d’élargir notre compréhension de ces aspects, incluant l’arrivée de nouveaux conjoints, le début de procédures de divorce et les parents qui verbalisent leurs craintes de ne plus voir leurs enfants.

Certains de ces facteurs de risque étaient présents dans le cas du père des fillettes Carpentier, souligne-t-il.

 

L’ex-policier François Doré rappelle aussi que l’alerte Amber n’est pas le seul outil à la disposition des forces policières : des avis de disparition diffusés sur les réseaux sociaux et par avis directement aux médias sont aussi fort utiles, sans diluer l’effet de l’alerte Amber.

En cela, il fait écho aux propos tenus par la coroner Régnière dans son rapport : « À tout événement, ce n’est pas l’outil qui importe, mais la vitesse de diffusion de l’information auprès des médias, et, par conséquent, du public. »

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