Substance de la délinquance

Le sociologue français Marwan Mohammed a passé les dernières décennies à fouiller la question des origines de la délinquance en privilégiant le travail de terrain, les entrevues avec des délinquants. Il a longuement étudié les «bandes de jeunes», les gangs de rue quoi.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le sociologue français Marwan Mohammed a passé les dernières décennies à fouiller la question des origines de la délinquance en privilégiant le travail de terrain, les entrevues avec des délinquants. Il a longuement étudié les «bandes de jeunes», les gangs de rue quoi.

Le sociologue français Marwan Mohammed étudie la délinquance criminelle et s’intéresse particulièrement aux bandes de jeunes. Il passe la semaine à l’UdeM comme chercheur en résidence.

La sécurité s’est taillé une place de choix parmi les thèmes des élections municipales à Montréal cette année. Thème qui se retrouvait également au cœur de la campagne new-yorkaise remportée cette semaine par Eric Adams, ancien délinquant devenu policier, au même moment où le sujet paraît de plus en plus porteur en France dans le cadre des présidentielles en gestation.

Il y a certainement des nuances à faire pour ne pas tout mélanger d’un bord et de l’autre de l’Atlantique Nord ou du 49e parallèle. N’empêche, il faut bien se demander si les mêmes causes produisent les mêmes effets partout. D’où vient la délinquance ? Comment naît-elle dans une société ? Comment est-elle réprimée ?

Le sociologue français Marwan Mohammed a passé les dernières décennies à fouiller ces questions en privilégiant le travail de terrain, les entrevues avec des délinquants. Il a longuement étudié les « bandes de jeunes », les gangs de rue quoi. Il inaugure cettesemaine un nouveau programme de chercheurs en résidence au Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM).

« Pour comprendre la délinquance, bien sûr que la question sociale est importante, le niveau de revenu, les conditions d’existence, les niveaux d’éducation des parents, qui pèsent directement sur les capacités des familles, dit-il en entrevue au Devoir. Mais en soi, cela ne dit pas pourquoi tel frère devient délinquant et pas tel autre. Ou pourquoi seule une extrême minorité de familles est touchée dans les milieux populaires. Il faut donc aller au-delà du cadrage en matière de classes sociales et rentrer dans le fonctionnement des familles et des écoles pour y saisir les dynamiques. »

Il raconte avoir lui-même été surpris de constater qu’un jeune sur deux dans une bande a été « démobilisé scolairement » dès les premières années du primaire. « On n’a pas des jeunes en décrochage. On a des jeunes qui n’ont jamais accroché. »

À la longue, certains marginalisés se regroupent donc entre eux. Là encore, il faut nuancer : toutes les « gangs de chums » ne virent pas en groupes criminalisés. « Les bandes attirent d’abord ceux dont les perspectives sont les plus bouchées, dont la qualité des profils scolaires est la moins bonne. La bande coûte : elle expose à la police, à la justice, à la réprobation. Mais la bande rapporte aussi : des formes de protection, de solidarité, d’amitié, de l’adrénaline. »

Elle fournit surtout un statut social, une position et des opportunités économiques. Elle permet enfin de s’inscrire dans une histoire de la rue, du quartier. Et bien sûr, le racisme contribue à renforcer le sentiment du rejet et l’attrait du nouveau groupe d’appartenance, selon le sociologue.

Les bandes entrent en rivalité pour conserver ou conquérir des sources de revenus. « La violence est un mode de régulation des marchés », dit Marwan Mohammed. Il explique qu’à Marseille certains points de vente de drogue rapportent jusqu’à 50 000 euros par jour.

La bande coûte : elle expose à la police, à la justice, à la réprobation. Mais la bande rapporte aussi : des formes de protection, de solidarité, d’amitié, de l’adrénaline.

 

« Il faut ajouter les violences honorifiques, dit-il. Il y a un marché des réputations. Les bandes favorisent une disposition à l’affrontement. Elles survalorisent la force physique, la virilité. L’affrontement permet de devenir quelqu’un. »

Osons la question

Cette stratégie de survie fonctionne-t-elle davantage dans certaines communautés déjà déclassées, marginalisées, ostracisées et racisées ? Osons la question : la délinquance est-elle une option plus attirante pour certaines communautés ethnoculturelles ?

« C’est une question légitime, mais tout dépend comment on la pose, répond M. Mohammed. Notre façon de focaliser sur la criminalité n’est pas innocente. La culture — le cinéma ou la télé — se concentre sur certaines formes de violence et la racialise en la définissant par la couleur de peau des auteurs. Il faut se demander qui a intérêt à entretenir ces liens entre une origine et une délinquance : les Italiens avec la mafia, les Haïtiens avec les gangs, etc. C’est un construit politique. »

Lui-même a pu observer une surreprésentation des jeunes d’origines subsahariennes dans certaines bandes par rapport à leur poids dans la population. En creusant, il a montré que les familles larges étaient surreprésentées. Le nombre d’enfants semble donc déterminant. L’effet d’origine lui-même, en tout cas en France, repose en fait sur les grandes fratries.

« Dans les classes moyennes et populaires, plus la fratrie est élargie, moins la scolarité est bonne et plus les chances d’occuper l’espace public sont importantes. Les logements ne sont jamais adaptés à la taille de ces familles. La saturation domestique pousse les enfants dans la rue, et les parents s’occupent moins des enfants dans ces grandes fratries. Les enquêtes sur les blousons noirs ont montré cette même réalité il y a cinquante ans. À l’époque, les blousons étaient noirs, mais les visages des délinquants étaient blancs. »

Le jeudi 4 novembre, de 17 h 30 à 19 h, Marwan Mohammed participe à une discussion avec la sociologue Valérie Amiraux sur le thème « Criminalité organisée et violence urbaine de part et d’autre de l’Atlantique ». L’événement est diffusé en ligne.

Le délinquant et le sociologue

Le chercheur Marwan Mohammed s’intéresse aux délinquants, marginaux et criminels, qu’il a très bien connus dans sa jeunesse en tant que fils d’émigrés marocains.

« J’ai grandi dans les quartiers populaires français, raconte le savant de passage au Québec cette semaine. À partir de 12-13 ans, j’habitais dans une cité du Val-de-Marne, département de la petite couronne autour de Paris. Beaucoup de proches, de gens avec qui j’ai grandi étaient engagés dans la délinquance. Je n’étais pas un très bon élève, alors j’étais très proche de ces gens-là. »

Il a raté des formations techniques, travaillé à des petits boulots, comme ouvrier, dans la sécurité, en télémarketing, en centre de loisirs. Le regret de ne pas avoir étudié le tenaillait. Il a raccroché de peine et de misère, et tout appris, y compris à bien lire et bien écrire, dit-il, ajoutant avoir découvert à 23 ans qu’il avait besoin de lunettes.

« Une fois à l’université, les vieux questionnements, peut-être biographiques, sont remontés : pourquoi un élève est en échec scolaire ? Pourquoi on fait des bêtises ? Pourquoi tel pote est mort de ça ? Des questionnements personnels sont devenus des questionnements scientifiques. »

Les travaux développés jusqu’au doctorat, puis en chercheur maintenant rattaché au CNRS de terrain ont porté sur les bandes de jeunes, la sortie de la délinquance (la désistance), la prison, le trafic de drogue, le crime organisé. Il privilégie le terrain, les entrevues de fond, l’observation, mais toujours pour remonter aux perspectives englobantes concernant la déviance, les marges, les inégalités. Comment fonctionne une société ? D’où vient sa cohésion ? Comment sont produites les normes ? Quelles conditions créent la criminalité et quelle place occupe-t-elle dans la société moderne ?

M. Mohammed a passé deux années à New York pour étudier le crime organisé. Il a assisté au procès de Joaquin « El Chapo » Guzman à Brooklyn. Cette semaine, en plus de discuter avec des étudiants et des chercheurs québécois, il a rencontré des acteurs communautaires montréalais.

« Je conçois la sociologie comme une science populaire dont les résultats doivent alimenter la connaissance et être transmis. Je travaille avec les organisations de la justice, de l’éducation pour chercher des solutions éclairées par la connaissance. »

 

À voir en vidéo