Des familles sans logis au bout du rouleau à Gatineau

Tiffany Harris vit dans une chambre de motel avec sa fille de 15 ans et sa petite-fille, Ella, âgée de trois mois. Malmenées par la pénurie de logements et la pandémie, un nombre grandissant de familles sont forcées de vivre à l’hôtel en attendant de trouver un logis permanent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Tiffany Harris vit dans une chambre de motel avec sa fille de 15 ans et sa petite-fille, Ella, âgée de trois mois. Malmenées par la pénurie de logements et la pandémie, un nombre grandissant de familles sont forcées de vivre à l’hôtel en attendant de trouver un logis permanent.

À Gatineau, de plus en plus de familles se retrouvent au bord du précipice, sans logis, à un cheveu de tomber dans l’itinérance. Forcées de vivre à l’hôtel depuis des mois, ces familles composent avec la honte, le manque d’espace et le stress de se retrouver à la rue. Pour elles, vivre à l’hôtel, même si c’est aux frais de la ville, c’est loin d’être des vacances.

Depuis trois mois, Tiffany Harris habite dans une petite chambre de motel surchargée avec sa fille de 15 ans et sa petite-fille de 3 mois. « Ce n’est pas une vie, laisse tomber Tiffany entre deux sanglots. Il faut que je reste forte pour mes enfants, mais je me sens comme si j’avais fait quelque chose de pas correct, comme si j’avais échoué… »

Tiffany a dû quitter son logement de Hull à la fin du mois de juillet, avec seulement quelques semaines de préavis. Comme elle n’a pas été en mesure de se trouver un nouvel appartement, elle a fait appel aux Œuvres Isidore Ostiguy, un organisme qui vient en aide aux familles sans logis de Gatineau.

Avec la poussette, le parc, le tapis d’éveil et la chaise vibrante de la petite Ella, il ne reste pratiquement pas d’espace pour circuler dans la chambre du motel. La minuscule table déborde de linge. Des boîtes de céréales, de Kraft Dinner et de Pattes d’ours sont entreposées dans une boîte de carton dans le coin de la cuisinette. La chambre est propre, mais surchargée.

Tiffany a honte d’habiter dans ces conditions. Ses enfants aussi. « Quand ils sortent de l’autobus scolaire, ils font semblant de marcher plus loin et reviennent ensuite sur leurs pas que leurs amis ne les voient pas rentrer au motel », avoue-t-elle.

Mais ce qui lui fait encore plus de peine, c’est de ne pas pouvoir garder son fils avec elle. Elle a dû se résigner à l’envoyer vivre chez son père, car il n’y a que deux lits. « Mon fils pleure tous les soirs. Il a de la difficulté à l’école. Ça me fend le cœur en deux. »

Lorsqu’elle se décourage, Tiffany se réfugie dans les toilettes pour pleurer. « C’est dur, mais il faut passer au travers. Comme parent, tu n’as pas le choix, tu n’as pas le droit d’abandonner. »

Alors elle continue ses démarches pour trouver un véritable chez-elle où elle pourra à vivre avec ses enfants et sa petite-fille. Mais la crise du logement ne l’aide pas. Et elle se heurte à des préjugés. « Les propriétaires ne veulent pas de notre clientèle et, comme il y a pénurie de logements, ils peuvent se permettre de choisir », résume Louise Guindon, directrice des Œuvres Isidore Ostiguy.

Un problème qui s’aggrave

À Gatineau, le problème de l’itinérance familiale existe depuis le début des années 2000. À l’époque, une crise du logement avait jeté une centaine de familles à la rue. Le gouvernement du Québec avait alors accepté de financer un organisme visant à aider les familles à trouver de l’hébergement d’urgence. Depuis, les familles n’ont jamais cessé de venir frapper à la porte. Et leur nombre atteint de nouveaux sommets, s’inquiète François Roy, président et fondateur des Œuvres Isidore Ostiguy.

En effet, dans les trois dernières années, le nombre de familles sans logis qui a demandé l’aide de l’organisme a plus que doublé, passant de 64 en 2017 à 154 en 2020. « On voit qu’il y a une explosion, et ça va aller en augmentant », prévoit M. Roy, qui s’inquiète de la flambée des prix des logements et de la baisse du taux d’inoccupation des logements, qui se situe actuellement à 1,6 %.

Dominic Gervais, lui, habite une chambre double à l’hôtel avec sa conjointe, leurs quatre enfants et leur chat, Biz.

Les enfants font leurs devoirs sur leurs lits. « C’est dur de les motiver à travailler quand ils ne sont pas dans leurs affaires », avoue le père de famille. Il ne voulait pas changer ses enfants d’école, pour ne pas les déraciner encore davantage, alors il va les conduire en voiture à tous les jours. De toute façon, même s’il avait voulu, il aurait été difficile d’inscrire ses enfants dans une nouvelle école, car il n’a pas d’adresse officielle.

« Qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver dans cette situation-là ? se questionne encore Dominic, assis sur le bord de son lit. Jamais je n’aurais imaginé ça dans ma vie. J’ai une job, ma blonde a une job, on n’est pas toxicomanes ni alcooliques, on n’a pas de mauvais dossiers à la Régie du logement. On n’a rien fait pour se retrouver là. »

Au début de la pandémie, la famille a eu des problèmes d’argent et n’arrivait plus à payer ses factures. Sa cote de crédit a baissé et lorsqu’en juillet son propriétaire a décidé de reprendre le semi-détaché qu’il louait, Dominic a été incapable de trouver un nouveau logement. « J’ai dû mettre un genou par terre et demander de l’aide », soupire-t-il.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dominic Gervais, qui habite à l’hôtel avec sa famille depuis quatre mois, se demande encore comment il a pu en arriver là.

Jamais il ne pensait rester aussi longtemps à l’hôtel. « Au début, je pensais que ce ne serait que quelques semaines. Puis j’ai vu la rentrée scolaire arriver. Et les mois défiler. On renouvelait à la semaine, c’était extrêmement stressant. Là, c’est l’Halloween. Ma grosse crainte, c’était de passer Noël ici. »

Enfin, il y a quelques semaines, la chance lui a souri : un propriétaire a accepté de lui louer un appartement dans lequel il doit emménager en novembre. Il n’a que trois chambres, ce qui n’est pas idéal pour une famille de six, mais Dominic est prêt à tout pour retrouver un logis. « Vivre à l’hôtel dans ces conditions, ce n’est vraiment pas des vacances, soupire-t-il. J’ai été élevé avec l’idée qu’il ne faut pas se plaindre parce qu’il y a toujours pire que soi, mais là, honnêtement, je suis fatigué et écœuré. »

Vivre la peur au ventre

 

Beloti Masinda rêve elle aussi de retrouver un chez-elle. À la suite d’un divorce, la femme de 38 ans s’est retrouvée sans logement avec huit enfants, âgés de 20 mois à 15 ans. « J’ai eu peur de me retrouver à la rue, avoue-t-elle sans ambages. Avec huit enfants, wow, j’aurais fait quoi ? »

Après un bref passage dans une maison d’hébergement, on lui a trouvé un logement de dépannage. « Au départ, j’étais rassurée, affirme-t-elle. Mais plus les mois passent, plus le stress augmente. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Beloti Masinda habite dans un logement de dépannage avec ses huit enfants, dont la petite Lady, âgée de 20 mois.

Comme elle bénéficie d’un supplément d’aide au loyer – le gouvernement paye l’équivalent de 75 % du loyer —, elle doit trouver un logement à moins de 1800 $ par mois. « Trouver un appartement à cinq chambres, à ce prix-là, c’est mission impossible », déplore son intervenant, Tristan Guay.

Une pensée cruelle traverse la tête de Beloti : si elle ne trouve pas d’endroit où habiter, elle devra placer ses enfants dans une famille d’accueil et dormir elle-même dans la rue. « C’est un hébergement temporaire d’une durée de six mois, mais on est un organisme d’aide, on ne mettra jamais une famille à la rue », la rassure Tristan.

« Je sais que je ne peux pas rester ici indéfiniment, et mes enfants mettent de la pression pour que je trouve une place à nous, soupire Beloti. Ma fille de 12 ans est toujours sur l’ordinateur à chercher des logements, mais je ne trouve rien. Dès que les propriétaires entendent : huit enfants, pas de mari, pas de travail, ils refusent. »



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